Hyacinthe Rigaud et Charles Viennot, portrait de l'abbé de Pomponne, 1700 (détail). Chartres, commerce d'art © d.r.

Hyacinthe Rigaud et Charles Viennot, portrait de l'abbé de Pomponne, 1700 (détail). Chartres, commerce d'art © d.r.

 

Inédit sous le nom de son modèle jusqu'à la date de sa mise en vente[1], le portrait d'Henri-Charles Arnauld de Pomponne (1669-1756), fut peint par Rigaud dans un format classique inspiré de modèles déjà éprouvés. Payé 150 livres[2], soit un buste, sa réapparition sur le marché de l’art[3] comble heureusement ainsi un vide iconographique dans une série d’ecclésiastiques particulièrement bien servie par l’artiste.

Hyacinthe Rigaud et Charles Viennot, portrait de l'abbé de Pomponne, 1700. Chartres, commerce d'art © d.r.

Hyacinthe Rigaud et Charles Viennot, portrait de l'abbé de Pomponne, 1700. Chartres, commerce d'art © d.r.

 

La mise en scène, assez stricte, fut élaborée avec l'aide de Charles Viennot pour le vêtement[4], et n’est pas sans rappeler celle d'un autre abbé, parfois identifié comme l'abbé Bignon et simplement connu par un superbe dessin conservé à la Graphische Sammlung im Städelschen Kunstinstitut de Francfort. L’ordonnance est également évoquée, (en sens inverse), dans la seule version du portrait de l’abbé Ledieu, peinte par Adrien Leprieur d’après Rigaud.

Hyacinthe Rigaud, portrait d'un abbé. Franckfort, Graphische Sammlung im Städelschen Kunstinstitut © FGSSK

Hyacinthe Rigaud, portrait d'un abbé. Franckfort, Graphische Sammlung im Städelschen Kunstinstitut © FGSSK

 

On reconnaît bien les traits du modèle, déjà représenté plus jeune dans l'estampe réalisée par Étienne Picart : une face allongée, un menton fort, des beaux traits masculins, un nez aquilin, de gros yeux ronds enfoncés dans leurs orbites et, surtout, ces longs sourcils noirs formant un art de cercle caractéristique. Ces signes distinctifs sont rappelés, dans une moindre mesure (puisque le modèle s'était empâté), dans l'estampe de Jean-Baptiste Van Loo (Versailles, musée national du château, Estampes, LP65-17).

 

 

Pomponne n'était pas un inconnu du peintre : il était en effet le frère de Catherine Félicité [*P.772] qui avait épousé le marquis de Torcy [P.519], et de Nicolas Simon qui s’était uni à Constance de Harville [*PC.751], tous deux modèle du Catalan.

 

Bernard Picart, portrait de l'abbé de Pomponne. Versailles, musée du chateau © rmn

Bernard Picart, portrait de l'abbé de Pomponne. Versailles, musée du chateau © rmn

 

Troisième fils de l’ambassadeur en Suède auprès des Etats généraux, Simon Arnauld de Pomponne et de Charlotte Ladvocat, Henri-Charles naquit à La Haye le 10 juillet 1669. Successivement docteur en Sorbonne, abbé de Saint-Maixent (30 septembre 1684), abbé commendataire de Saint-Médard de Soissons (7 novembre 1693), il ne tarda pas à remplir la charge d'aumônier du Roi en remplacement de François de Mailly (1er septembre 1698) alors qu'il s'apprêtait à passer devant le pinceau de Rigaud. Âgé de 31 ans, il porta à cette occasion un vêtement sobre, au vibrant moiré de noir et agrémenté d’une ceinture nouée autour du buste sous les bras.

Les deux pans du collet, traités au naturel par Rigaud, se relèvent doucement comme soulevés par le vent et s'entrecroisent en un mouvement souple. Quant au cordon bleu de l'ordre du Saint Esprit avec sa croix de commandeur, couplé à l'insigne cousu sur le manteau, ils furent rajoutés par la suite. Malheureusement très endommagé, le tableau présente de nombreuses lacunes, notamment dans les drapés.

 

Croix de commandeur de l'ordre de Saint Louis. Paris, musée de la légion d'honneur. Inv. 08441 © d.r.

Croix de commandeur de l'ordre de Saint Louis. Paris, musée de la légion d'honneur. Inv. 08441 © d.r.

 

Attaché au duc de Bourgogne, selon Charles Le Beau, notre modèle exerca la charge du quartier d'octobre puis de janvier. Chanoine de l'église Saint-Nicolas de Pougy, au diocèse de Troyes, il fut également nommé député de la province de Sens le 5 mai 1700. Alors qu'il attendait sa Prelature, Pomponne se vit confier la mission d'ambassadeur extraordinaire à Venise le 15 février 1705, évènement qui fut relaté par Saint Simon dans ses Mémoires


« Depuis le retour de Charmont de Venise, le roi, mécontent de cette république sur plusieurs griefs, n'y avait envoyé personne, et refusé même d'admettre son ambassadeur à son audience. Par force souplesses et propos de respect peu solides, [les Vénitiens] se raccommodèrent avec le roi. L'abbé de Pomponne vieillissait dans la charge d'aumônier de quartier. Le roi s'était expliqué avantageusement sur lui, mais que son nom d'Arnauld lui répugnait trop dans l'épiscopat pour l'y faire jamais monter. Il fallut donc se tourner ailleurs. Il était beau-frère de Torcy. Pomponne, son père, lui avait fait mettre le nez dans ses papiers avec l'agrément du roi, et il continuait de même avec Torcy ; il avait déjà été à Rome et en diverses cours d'Italie. Tout cela ensemble le fit choisir pour l'ambassade de Venise, et il remit sa place d'aumônier ».

 

Gilles Edme Petit d'après Jean-Baptiste Van Loo, portrait de l'abbé de Pomponne comme ambassadeur. Coll. priv. © Stéphan Perreau

Gilles Edme Petit d'après Jean-Baptiste Van Loo, portrait de l'abbé de Pomponne comme ambassadeur. Coll. priv. © Stéphan Perreau

 

 

Devenu conseiller d’État d’Église ordinaire le 27 novembre 1711, Pomponne racheta à Colbert de Torcy, son beau-frère, la charge honorifique de Chancelier et Garde des Sceaux de l’Ordre du Saint-Esprit. Selon Saint Simon, Torcy l’avait cédée contre 400 000 livres, « avec permission de continuer à le porter, à son beau-frère l’abbé de Pomponne, qui obtint en même temps un brevet de retenue de 300 000 livres dessus ». Membre de l'académie des Inscriptions en 1743, notre modèle succéda à Bignon dans ce poste.

 

 

Son Éloge parue dans le tome 27 de L'Histoire de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres (Paris, 1765, p. 254), témoigne des derniers instants d’abbé, qui opposa à aux maladies « l'espèce de vertu même qu'elles attaquoient l'une & l'autre ; dans l'opération de la taille, qu'il souffrit en 1729, il s'arma d'une constance à l'épreuve des douleurs les plus cruelles ; en 1746 étant tombé en apoplexie à la fin d'un Bureau qu'il tenoit chez lui, lorsqu'à force de remèdes on l'eût fait revenir, quoique paralitique d'une partie de son corps, il étonna par sa vivacité & par sa résolution Mr les Conseillers d'État qui n'avoient pas voulu l'abandonner : son ame parut libre & éveillée dans un corps dont les sens étoient assoupis & les mouvemens enchaînés ; il se réjouissoit de mourir, disoit-il, les armes à la main, & s'étant fait peu de jours après, & une seconde fois l'année suivante, transporter aux eaux de Bourbon & de Vichi, il suivit la lenteur fatigante des traitemens & des remèdes avec une patience qu'on n'avoit pas espérée de sa promptitude naturelle : il en fut récompensé par le retour de sa santé. Sa dernière maladie acheva de montrer sa résignation à la volonté de Dieu & sa force chrétienne ; dans une longue infirmité, où il se voyoit insensiblement éteindre, il n’a témoigné d'autre impatience que de se réunir à son Créateur, & de recevoir les secours spirituels qui épurent l'ame & qui l'élèvent vers son origine. Ses bonnes œuvres l'avoient précédé dans l'autre vie ; entre les aumônes dont sa vertu aimoit à dérober jusqu'à la trace, nous savons qu'il faisoit beaucoup de rentes annuelles à d'anciens domestiques, à des gens qui n'avoient auprès de lui d'autre titre que leur indigence, & sur-tout à la pauvre Noblesse.

 

Il tenoit un rôle de ses pensionnaires, & ne s'en réservoit pas même la survivance : une somme une fois assignée, devenoit consacrée à Dieu & aliénée pour lui, ou plustôt c'étoit un fonds qu'il regardoit comme placé au plus haut intérêt : aussi-tôt qu'une pension étoit éteinte, il cherchoit à la remettre sur la tête d'un autre. Toutes les paroisses où il avoit domicile se sont ressenties de ses bienfaits; il donnoit tous les ans une somme à celle de S. Roch pour les pauvres honteux, une autre au Curé de Nogent-sur-Marne, une autre encore aux quatorze Curés de la châtellenie de Vic-sur-Aîne : il a fondé, dans ce bourg, des instructions pour les enfans & des soulagemens pour les malades. Zélé pour le service de Dieu, pénétré de sentimens & fidèle aux pratiques de religion, attaché, autant par inclination que par devoir, à la personne de son Prince, tendre pour sa famille, constant & sensible dans l'amitié, bienfaisant envers tous les hommes, il a terminé sa carrière le 26 juin de cette année, âgé de quatre-vingt-sept ans moins quatorze jours.»

 

 


[1] Perreau, « portrait d’Henri Charles Arnault de Pomponne », Hyacinthe Rigaud online, [en ligne], 18 octobre 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.com/catalogue-raisonne-hyacinthe-rigaud/portraits/1624-arnaud-de-pomponne-henri-charles. Pour un bon résumé de la carrière de l'abbé de Pomponne, voir sa notice d'autorité du château de Versailles.

[2] Paiement inscrit aux livres de comptes en 1700 pour 150 livres (ms. 624, f° 17 v° : « M[onsieur]r l’abbé de Pomponne »). Roman, 1919, p. 79, 83 ; Perreau, 2013, cat. *PC.679, p. 157 [non localisé] ; James-Sazarin, 2016, II, cat. *P.729 [non localisé].

[3] Huile sur toile ovale, H. 82 ; L. 63 cm. Vente Le Coudray, hôtel des ventes de Chartes, Maîtres Jean-Pierre Lelièvre - Pascal Maiche - Alain Paris et Galerie de Chartres, 29 octobre 2017, lot. 170.

[4] Il touche une somme non précisée pour avoir fait « l’habit de M[onsieu]r Labbé de Pompone » (ms. 625, f° 9 v°).

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