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21 Sep

Quand Fleuriau d’Armenonville retrouve Hyacinthe Rigaud...

Publié par Stéphan Perreau

Hyacinthe Rigaud, avec la participation de B. Monmorency, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Londres commerce d'art © photo Christie's South Kensington

Hyacinthe Rigaud, avec la participation de B. Monmorency, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Londres commerce d'art © photo Christie's South Kensington

En cette année 2014, Christie’s Londres met une fois de plus Hyacinthe Rigaud à l’honneur en nous proposant la vente prochaine d’un dessin du maître, et non des moindres : le portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville (1661-1728), alors directeur général des finances de Louis XIV[1]. Totalement inédite, cette œuvre en provenance d'une collection privée Suisse, vient heureusement combler un vide iconographique et corriger certaines hypothèses.

 

Bien que la notice de la vente avance le nom du chancelier d’Aguesseau comme modèle au dessin[2], Fleuriau d’Armenonville doit lui être préféré ne serait-ce que par l’existence d’une gravure exacte du buste du dessin, réalisée en contrepartie par Laurent Cars en 1720[3]. Dans les deux œuvres, le modèle y est vu tourné de côté, vêtu d’une grande robe noire de parlementaire avec son rabat blanc en deux parties. Le buste est cintré par une ceinture nouée sur le devant du torse de même couleur que la robe. Le dessin montre ce que l’on supposait sur l’estampe, à savoir Fleuriau disposé debout, dans un environnement de palais ou de chambre officielle, décoré en fond de deux colonnes dont les fûts sont enveloppés d’un lourd manteau flottant animant la scène. L’homme semble s’être levé d’un fauteuil pour parachever l’envoi d’une missive cachetée qu’il serre dans une main, tandis que l’autre tient une plume qu’il vient de tremper dans une encrier posé sur un bureau plat. L’attitude et le répertoire feront recette. Avec plus ou moins de variantes, on retrouvera la posture dans le portrait du ministre Philibert Orry en 1735. La main tenant la plume se reverra aussi en 1718 dans l’effigie présumée de Lamoignon de Basville (anciennement dit de d’Ormesson)… La tête de satyre d’après un modèle de Girardon, ornant l’un des pieds du bureau, sera également un élément récurrent des éléments de décors chez Rigaud. On le verra dans le portrait de de Cotte, du président de Nicolay, du ministre Dodun, du financier La Jonchère, de Bossuet…

Laurent Cars d'après Hyacinthe RIgaud, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Coll. priv. © d.r.

Laurent Cars d'après Hyacinthe RIgaud, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Coll. priv. © d.r.

Restait alors à faire correspondre ce nouveau dessin avec l’une des trois effigies que Rigaud fit de Fleuriau d’Armenonville, et dont aucune n’est malheureusement parvenue jusqu’à nous. De la première, peinte en 1692 alors que le modèle était intendant des finances, on ne connaît rien hormis son prix déjà élevé 360 livres[4]. À la seconde, réalisée en 1706 contre 400 livres afin de commémorer son ascension au poste de Conseiller d’État, nous avions proposé de faire correspondre un beau portrait dessiné, passé en vente publique en 1997[5]. On pouvait en effet supposer que le modèle était représenté devant un bureau auquel l’aide d’atelier François Bailleul travailla quatre jours pour un salaire de 12 livres, versé en 1707[6].

 

C’est en 1709 enfin, que Fleuriau d’Armenonville paya à Rigaud un troisième portrait de 500 livres[7]. Hendrick van Hulst, qui réalisa le premier catalogue raisonné des gravures de l’artiste en corrigeant également après sa mort ses livres de comptes, connaissait parfaitement l’ensemble du corpus du Catalan. Il avait assisté à des créations, vus les estampes, côtoyé l’atelier… Aussi relia-t-il sans hésiter cette énième effigie à l'œuvre de Cars, décrivant cette dernière comme un « buste sans mains, tiré sans aucun changement d’un portrait jusqu’aux genoux, hormis qu’on y a ajouté la croix et le cordon de l’ordre de St Louis. Cette addition d’une main étrangère »[8]. Dès avril 1719, le modèle était en effet devenu grand’croix et secrétaire de l’ordre de militaire Saint Louis, moyen parfait pour antidater l’estampe. Plus tard, en 1722, il obtiendra le poste de garde des sceaux, expliquant ainsi le changement opéré par Étienne Jehandiers Desrochers dans sa propre estampe largement inspirée de Cars : Fleuriau d’Armenonville y est vêtu de l’habit de velours violet, doublé de satin cramoisi, représentatif de sa charge[9].

Étienne Jehandiers Desrochers d'après Cars et Rigaud, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Coll. priv. © d.r.

Étienne Jehandiers Desrochers d'après Cars et Rigaud, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Coll. priv. © d.r.

Notons que cette nouvelle fonction de garde des sceaux motiva également un suiveur de Rigaud dans l’échafaudage plus ou moins heureux d’une composition que l’on donna pourtant longtemps au maître[10]. Reprenant le visage et la perruque inventés dans l’original, l’auteur pensa « faire du Rigaud » en faisant asseoir le modèle dans un fauteuil, tenant une lettre et posant l’une de ses mains sur le coffre contenant les sceaux, lequel se trouve disposé sur une table recouverte de velours. Peut-être s’était-il d’ailleurs inspiré d’un autre portrait du maître, aujourd’hui perdu, figurant Daniel-François Voysin de La Noiraye (1652-1717), « habillé avec ses habits de cérémonie. Il est assis sur un fauteuil vis-à-vis le coffre des sceaux du roi »[11].

École française du XVIIIe s., portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Versailles, musée national du château © d.r.

École française du XVIIIe s., portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville. Versailles, musée national du château © d.r.

Il y a donc tout lieu de penser que le dessin que propose Christie’s corresponde au troisième portrait de Fleuriau d’Armenonville, livré en 1709. Un dessin, probablement confectionné au moment de l’achèvement de la confection, fut réalisé en 1708 par le hollandais B. Monomency et consigné dans les comptes de l’artiste pour 6 livres. Cet artiste s’était fait une spécialité avec son collègue Charles Viennot, de l’ébauche de très belles feuilles commandées par Rigaud à ses deux aides de confiance, en 1707 et 1708[12]. Rigaud, après les avoir retouchées au lavis, à l’encre, y avoir corrigé les erreurs et relevé les éclats de lumière par des rehauts de gouache blanche, les destinait à un marché d’amateurs. Il choisit ainsi ses plus belles réalisations, du moins les plus fastueuses et figurant les hommes les plus illustres du règne de Louis XV. Dezallier d’Argenville, dans son Abrégé de la vie des plus fameux peintres louait déjà en 1745 ces feuilles d’une grande beauté :

 

« Rigaud se servoit pour ses études de papier bleu & de pierre noire relevée de blanc de craie : ses desseins terminés sont pareillement soutenus d’un lavis d’encre de la Chine, recouvers de hachures à la pierre noire maniée sçavamment : les jours sont relevés de banc au pinceau avec une précision & une vérité qui enchantent, surtout dans les cheveux, les plumes, les broderies des draperies, les parties de linges & les dentelles. On reconnoît par le beau maniement du crayon & du pinceau, jusqu’à la qualité des étoffes ; le beau fini ne peut être poussé plus loin, joint à l’intelligence des lumières & l’accord des fonds d’architecture & de paysage dont il décoroit ses tableaux : il étoit quelque fois obligé de finir ses desseins, à cause des graveurs qui ont travaillé d’après lui. Ceux qui sont faits au premier coup, sont surprenans pour l’effet : en un mot, tout annonce Rigaud, tout fait connoître la supériorité de ses talents. »

Hyacinthe Rigaud, avec la participation de B. Monmorency, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville (détail). Londres commerce d'art © photo Christie's South Kensington

Hyacinthe Rigaud, avec la participation de B. Monmorency, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville (détail). Londres commerce d'art © photo Christie's South Kensington

On admirera tout particulièrement la texture du tissu de la grande robe de d’Armenonville, qui, même à la mine, nous semble d’une réalité prenante. L’agencement des plis de la manche, par exemple, est tout à fait remarquable, jusqu’au léger revers de l’ourlet, tout à fait baroque dans le détail. Les longs sillons d’ombre sont creusés de lavis, créant une profondeur dans la matière. L’admiration de d’Argenville pour les « parties de linge » (ici le rabat de col et les manchettes) se trouve vérifiée tout comme dans le froissement des boucles du nœud de la ceinture. Même foisonnement dans le dépôt gracieux de l’arrière du manteau sur le fauteuil dont les accotoirs, ornés de feuillages et d’un rang perlé viennent en prolongement d’une feuille d’acanthe que l’on devine à peine, en bas du pommeau.

 

Au décès du maître, on dénombrait dans ses appartement plusieurs portefeuilles de dessins, le plus souvent sur papier bleu, qui passèrent par héritage à son filleul et peintre Hyacinthe Collin de Vermont. À la vente après décès de ce dernier, en 1761, le public convoita notamment le lot 71 consistant en un « paquet de desseins de portraits très finis aux crayons noirs & blanc, & lavés par M. Rigaud ». Le catalogue de la vente précisa qu’il renfermait notamment « bien d’autres portraits tant magistrats que militaires que de portraits de femmes, tant en buste qu’en pied, le tout desiné au crayon noir et blanc sur papier bleu, la plupart fait par lui, particulièrement les plus capitaux »[13]. Nul doute que le portrait de d’Armenonville en faisait partie.

 

Le 2 janvier 1762, Johann-Georg Wille (1715-1808), graveur et protégé de Rigaud rapporta dans son Journal la bataille qui se livra sur l’un de ces dessins : « J’ay exposé chez moi le dessein original fait par M. Rigaud pour la gravure du beau portrait de Bossuet évêque de meaux, chef-d’œuvre de M. Drevet, le fils. J’ay fait l’acquisition de ce magnifique dessein en vente publique, provenant de la succession de M. Rigaud. Il m’a été fort disputé par les curieux et amateurs. On m’en a offert aujourd’hui trois cent livres, mais je ne le donnerais pas pour le double, car il me fait plaisir »[14].

Hyacinthe Rigaud, avec la participation de B. Monmorency, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville (détail). Londres commerce d'art © photo Christie's South Kensington

Hyacinthe Rigaud, avec la participation de B. Monmorency, portrait de Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d'Armenonville (détail). Londres commerce d'art © photo Christie's South Kensington

Estimé de 5000 à 8000 livres sterling, le beau dessin de la vente Christie's fut remporté 12500 livres par la galerie Moatti de Londres qui l'intégra immédiatement à son catalogue d'œuvres d'art.


[1] Pierre noire, gouache blanche, lavis brun et plume sur papier bleu mis au carreau, 37,8 x 29,3 cm. Londres, South Kensington, 1er octobre 2014, lot. 642.

[2] La notice fait référence à un portrait présumé de d’Aguesseau attribué à tort à Rigaud et davantage imputable à un suiveur de François de Troy (huile sur toile, 144 x 133 cm. Versailles, musée national du château. MV 4334). Les livres de comptes de Rigaud ne mentionnent d’ailleurs aucun portrait du chancelier qui lui préféra, on le sait, Le Vrac Tournières.

[3] Perreau, 2013, cat. P.1043-4-a.

[4] Roman, 1919, p. 30 ; Perreau, 2013, cat. *P.278, p. 97.

[5] Perreau, 2013, cat. P.940-1, p. 201.

[6] Roman, 1919, p. 123 ; Perreau, 2013, cat. *PC.940, p. 201 (cette hypothèse semble devoir être revue ; le dessin de 1708 de Monmorency étant plus probablement un écho du troisième portrait).

[7] Roman, 1919, p. 145 ; Perreau, 2013, cat. *P.1043, p. 215.

[8] Hendrick van Hulst, « Catalogue de l’œuvre gravé du sieur Hyacinthe Rigaud, rangé selon l’ordre des temps qu’ont été faits les tableaux d’après lesquels les estampes qui composent cet œuvre ont été gravées ; avec les noms du graveur de chacune, l’année qu’elle a été produite et les autres éclaircissements nécessaires » [1743], Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des Membres de l’Académie de Peinture et de Sculpture, Paris, 1854, II, p. 188.

[9] Perreau, 2013, cat. P.1043-4-b.

[10] Huile sur toile, 144 x 140 cm. Versailles, musée national du château. MV4403. Perreau, 2013, cat. P.1043-2.

[11] L’œuvre fut peinte en 1715. Perreau, 2013, cat. *P.1332, p. 246.

[12] Parfois mises au carreau pour la transposition au crayon des toiles peintes, elles n’étaient pas d’obligatoires préparations à la gravure.

[13] Perreau, 2013, annexes, p. 327. Certaines feuilles ont pu être identifiées car parfaitement décrites car leurs intitulés fut dissociés dans les notices correspondantes du catalogue : Coysevox [P.857-3 & 4], Desjardins [P.655-2], le duc de Bourgogne [PC.782-19], Philippe V [P.697-7] ; Bossuet [PC.903-3], Louis XIV [P.695-4], Pâris de Montmartel [*P.1333-1] ou le maréchal de Villars [P.835-14].

[14] Mémoires et journal de J. G. Wille (publiés d’après les manuscrits autographes de la bibliothèque impériale par Georges Duplessis, I, Paris, Vve. Renouard, 1857, p. 185.

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