Hyacinthe Rigaud et Claude Bailleul, portrait de Jean de Catelan, évêque de Valence, 1706, collection particulière © photo Artcurial

Hyacinthe Rigaud et Claude Bailleul, portrait de Jean de Catelan, évêque de Valence, 1706, collection particulière © photo Artcurial

« Si un évêque de Valence, Mgr de Cosnac était trop souvent sur les chemins de la cour, si un autre, Mgr Milon, fuyant certaines difficultés s’établit définitivement les 15 dernières années de sa vie dans son abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire sans plus en sortir […] Mgr de Catelan fut à Valence un prélat très édifiant, instruisant par des mandements et des instructions élevées ses diocésains, rédigeant avec onction les Antiquités de son église »[1].

C’est à la fin de l’année 1705 que Jean VIII de Catelan (1659-1725), prince de Soyon, frappa aux portes de l’atelier d’Hyacinthe Rigaud. Il souhaita lui commander un vaste portrait tout d’ostentation pour marquer son élévation à l’évêché de Valence où il avait été reçu le 22 août 1705 et où il sera bientôt sacré par le cardinal de Noailles, le 21 février 1706. Pour ce toulousain de naissance, qui vit le jour quelques mois avant Rigaud, l’honneur était suffisamment insigne pour solliciter le portraitiste le plus en vue du moment.

D’une illustre famille de robe (dont les ancêtres, les Catelani venaient d'Italie), Jean avait débuté simple conseiller-clerc de sa ville. Sous-diacre, docteur en théologie de la Faculté de Paris et maître-ès-arts (19 août 1683), il bénéficia pour sa carrière dans les ordres de l'appui de son oncle, Pierre de La Broue, évêque de Mirepoix, autre modèle de Rigaud, et donc il était le Grand Vicaire.

Atelier d'hyacinthe Rigaud, portrait de Pierre de La Broue, coll. part. © d.r.

Atelier d'hyacinthe Rigaud, portrait de Pierre de La Broue, coll. part. © d.r.

La Broue avait d’ailleurs espéré pour son jeune protégé la charge de précepteur du duc de Bourgogne, mais n’obtint du roi qu'un brevet de lecteur des ducs de Berry, d'Anjou et de Bourgogne (23 août 1693). Sous l'autorité du duc de Beauvillier, précepteur des enfants de France, ce poste de bas-officier, fut jugé subalterne par certains de ses contemporains, car le jeune ecclésiastique devait partager cette fonction avec l'abbé Langeron, lecteur particulier du duc de Bourgogne[2]. D’aucun assurèrent que l’abbé Bossuet, ami de La Broue, n’avait pas été étranger à cette nomination, malgré les critiques que Catelan avait formulé à son encontre :

« L'abbé de Catelan étoit un de ces discoureurs qui critiquoient la conduite et les écrits de M. de Meaux, son Apocalypse, ses notes sur les Psaumes, etc. Il alloit même jusqu'à reprendre le gouvernement de son diocèse, l'ordre de sa famille, l'administration de ses biens »[3].

En juin 1698, lors du grand remaniement fait par le roi dans l'équipe éducatrice des enfants de France — suite à l'affaire du Quiétisme —, Bossuet avait en effet « sauvé » le poste de l'abbé Catelan mais aussi celui de l'abbé de Fleury[4].

Hyacinthe Rigaud, portrait de François Beauvau du Rivau, 1715, Montbrisson, musée d'Allart © Palissy

Hyacinthe Rigaud, portrait de François Beauvau du Rivau, 1715, Montbrisson, musée d'Allart © Palissy

Le choix de Catelan dans le catalogue de son peintre, se porta sur une posture toutefois déjà utilisée pour un autre modèle qui le montrait assis dans un fauteuil, feuilletant un grand in-folio. Pleine d’emphase et de brio, valant le prix ordinaire de 500 livres pour un tel format, elle connut un destin heureux jusque tard dans l’œuvre de Rigaud. On la retrouva ainsi utilisée en 1715 par l’archevêque de Narbonne Beauvau du Rivau puis dans une extrapolation faite par Daullé d’un portrait en buste de l’évêque de Grenoble Saint-Simon. Entre-temps, un autre évêque anonyme s’était laissé charmer par la composition dans un beau dessin passé en vente publique il y a quelques années, sans que l’on sache encore si l’idée était passée du crayon à l’huile.

À gauche : Hyacinthe Rigaud et atelier, portrait d'un ecclésiastique, dessin, coll. part. © d.r. / À droite : L'État ecclésiastique, gravure de Haid d'après Rigaud et Daullé © d.r.

À gauche : Hyacinthe Rigaud et atelier, portrait d'un ecclésiastique, dessin, coll. part. © d.r. / À droite : L'État ecclésiastique, gravure de Haid d'après Rigaud et Daullé © d.r.

Preuve de la régulière reprise de la formule, la main droite du modèle, avec son anneau épiscopal surmonté d’un saphir, sera l’un des éléments du « répertoire » conservé au musée Fabre de Montpellier. Cet aide-mémoire d’attitudes — principalement de mains à destination probable des aides d’atelier —, pourrait donc remonter à une période plus ancienne que celle à laquelle tous avions pensé. On y voit celles du « type Catelan » ainsi que les mains ayant servi à Vauban en 1704, reprises ensuite pour bien d’autres modèles. Mais il pourrait tout aussi bien avoir été peint plus tardivement car celles posées sur le dossier d’un fauteuil, ne se verront cependant telles qu’elles que vers 1720, lors de la confection d’un portrait de Gaspard de Gueidan (tel qu'on le voit sur son dessin préparatoire). À moins que, là encore, les mains du président aixois aient appartenu à un modèle antérieur... S’il est difficile de conclure une fois de plus sur la datation de ce petit répertoire, il témoigne néanmoins de la popularité d’éléments composant le portrait de l’évêque de Valence.

Hyacinthe Rigaud, répertoire de mains, v. 1710-1715, Montpellier, musée Fabre © d.r.

Hyacinthe Rigaud, répertoire de mains, v. 1710-1715, Montpellier, musée Fabre © d.r.

Avec sa mention d’« habillement répété » précisée dans les comptes de l'artiste, la composition reprenait donc sans doute à l’identique ce qui avait été fait pour un l’un de ses prédécesseurs (peut-être l’évêque de Viviers ?). Elle apporta cependant une variante notable en accompagnant le modèle de la représentation d’un portrait en ovale du duc de Bourgogne dont il était le lecteur. Ce choix, qui agrandi le thème rigaudien du « tableau dans le tableau » que nous avions récemment ré-abordée, n’était pas anodin ici. 

Hyacinthe Rigaud, portraits du duc de Bourgogne : à gauche, détail du portrait de Catelan ; à droite, Versailles, musée national du château © d.r.
Hyacinthe Rigaud, portraits du duc de Bourgogne : à gauche, détail du portrait de Catelan ; à droite, Versailles, musée national du château © d.r.

Hyacinthe Rigaud, portraits du duc de Bourgogne : à gauche, détail du portrait de Catelan ; à droite, Versailles, musée national du château © d.r.

La relation entretenue par Catelan avec le jeune duc constituait en effet pour l’ecclésiastique, l’un de ses principaux faits d’armes et se devait d'être soulignée. En 1776, le 24e salon de Toulouse témoignait encore de ce lien en proposant sur ses cimaises, et aux côtés de la copie en pied du portrait de l'évêque (n°42)[5], une effigie du duc de Bourgogne « du cabinet de M. le président de Sapte » (n°40). Ce portrait — sans doute l’ovale que l’on voit dans l’œuvre — suivait comme un second binôme le grand portrait, car il avait été offert par le prince à son lecteur qui l’avait conservé jusqu’à sa mort, passant par héritage à ses descendants dont Henri-Bernard-Catherine de Sapte (1744-1794), président au Parlement de Toulouse[6]. 

Hyacinthe Rigaud commença probablement son travail dès 1704 par la fixation des traits du modèle. Comme à son habitude, l'artiste se plût à soigner les carnations, relevant les « jours » de lumière sur le nez, les lèvres et dans les yeux. Fort d'une ressemblance au vrai, il put ainsi contenter dès cette date l’évêque de Blois Bertier, qui en désira une copie en buste. La commande n’était pas un hasard puisque, depuis 1683, le frère du commanditaire, François de Bertier (1653-1723), premier président au parlement de Toulouse, avait épousé la sœur du nouvel évêque de Valence, Marie de Catelan (v.1662-1736)[7]. Le travail de mise en place du reste de la composition se fit ensuite à Paris, sans le modèle. Rigaud put tout à loisir soigner les cotonnades, faire briller les ors des bois du fauteuil et de froisser « au vrai » les pages du grand in-folio

Monseigneur de Valence par Rigaud : un nouvel opus inéditMonseigneur de Valence par Rigaud : un nouvel opus inédit
Monseigneur de Valence par Rigaud : un nouvel opus inéditMonseigneur de Valence par Rigaud : un nouvel opus inédit

Preuve que la version présentée par Artcurial pourrait constituer l'original, Rigaud n'omit pas de signer son œuvre, en bas à gauche, près du piètement du fauteuil. Certes, la formule est un peu effacée mais on y distingue bien la graphie de l'artiste dans ces quelques mots : « [fait ou peint ?] / par Hyacinthe / Rigaud 1706 »

Monseigneur de Valence par Rigaud : un nouvel opus inédit

On sait, par les livres de comptes de Rigaud, qu’outre l'opus primus livré en 1706, une réplique « en grand » sortit de l’atelier la même année et dont l’habillement fut réalisé par Bailleul. La même année, Catelan et son oncle, Pierre de La Broue, s’échangèrent leurs bustes : le premier, « habillé » par l’aide Jacques Charles Delaunay, le second réalisé par Jean Legros. En 1707, Adrien Leprieur confectionna deux autres « têtes » de Catelan et, l’année suivante, une énième version « en grand », sur laquelle travaillèrent Jan Batista Monmorency et Delaunay, semble avoir été produite. L’année 1708 fut ensuite particulièrement active dans l’atelier pour l'évêque de Valence. Comme pour rendre hommage aux hommes qui favorisèrent son ascension, Catelan y avait fait son marché en payant 75 livres pour une réplique en buste du portrait de Bossuet, évêque de Meaux. Un grand nombre de travaux réalisés dans ou en marge de l'atelier trouvent leur écho dans une série de quittances et de mémoires inédits que nous avons redécouverts le 7 août dernier aux archives de Valence[8]. Issus du fonds hospitalier de la ville, ils mettent en scène Rigaud et divers autres artistes chargés de fournir à l’évêque, tableaux, bordures, bijoux et autres fournitures.

Quittances données par Hyacinthe Rigaud pour différents travaux sur les portraits de l'évêque Catelan, Archives de Valences © photo Julien Mathieu
Quittances données par Hyacinthe Rigaud pour différents travaux sur les portraits de l'évêque Catelan, Archives de Valences © photo Julien Mathieu
Quittances données par Hyacinthe Rigaud pour différents travaux sur les portraits de l'évêque Catelan, Archives de Valences © photo Julien Mathieu

Quittances données par Hyacinthe Rigaud pour différents travaux sur les portraits de l'évêque Catelan, Archives de Valences © photo Julien Mathieu

Ainsi, le 23 avril 1706, une première quittance de Rigaud montre qu’il avait reçu de Catelan, et de la part de son oncle, « la somme de 225 livres pour son portrait et une coppie », somme correspondante aux premières répliques de l’original faites cette année-là. Le 22 mai 1708, le peintre accusait ensuite réception de 300 livres de la part de l’évêque, comme un « à compte sur les ouvrages que je fais pour luy. Reste vingt cinq livres ». Le 19 février 1708, il avait en effet donné quittance à Mademoiselle Darmillon, agente de Catelan à Paris, de la somme de 650 livres « pour le portrait en grand de Monseigneur Leveque de Valence et des coppies, une de son portrait et l'autre de Monseigneur l'evêque de Mirepois ». 

Fille de Jacques Darmillon, bourgeois de Paris et de Marie Letoré (morte le 1er février 1702), Madeleine Damillon (ou Dermillon) vivait sur la paroisse Saint-Sulpice à Paris, avec sa sœur, Marguerite morte avant elle le 7 mai 1711[9]. Selon les legs de son testament[10], elle semble avoir été proche du milieu ecclésiastique parisien mais aussi de celui de Blois et Meaux. Lorsqu’elle meurt à Paris le 3 janvier 1728, rue Saint-Benoît[11], elle stipulera léguer ses biens à l’hôpital général blésois, distribuant le reste en divers legs particuliers. Outre les scellés apposés à son décès ainsi que l’inventaire fait à sa suite, les dispositions testamentaires nous éclairent sur ses relations avec Catelan puisque l’on y retrouve un portrait de l’évêque Bertier, de son frère François, de Catelan (« ce ne sons que des copie qui peux valoir 20 lt les trois » précise-t-elle), ainsi que divers autres faits à sa demande par d’autres artistes[12].

Quittances de Tramblin et Allard sur des travaux pour l'évêque Catelan. Archives de Valence © photo Julien Mathieu

Quittances de Tramblin et Allard sur des travaux pour l'évêque Catelan. Archives de Valence © photo Julien Mathieu

L'encadreur et fournisseur régulier de Rigaud, André Tramblin (?-1742) ainsi que le peintre Jacques Hellart (1664-1719), furent également sollicités pour encadrer ou dupliquer les œuvres du portraitiste. Selon un mémoire du 7 janvier 1707, Hellart reçut 204 livres de Mlle Darmillon pour avoir fourni un portrait du roi avec sa bordure et sa caisse, et une contenant la bordure d’un portrait du duc de Bourgogne. Quant à Tramblin, il fut payé 140 livres le 13 octobre 1708 pour la bordure du portrait « en grand » de Catelan et « trois autres pour des bustes », sans doute les copies faites par Rigaud. Le 10 avril 1709, et en tant que peintre de l'Académie de Saint Luc, il fournissait à l’évêque un mémoire de travaux réalisé pour lui et pour un montant total de 409 livres : « huit copies de portraits en buste à 24 livres chacune », « une grande bordure pour le portrait original » (120 livres), « une bordure à cartouche pour un buste qui est ché Monseigneur de Blois » (16 livres), « plus deux bordures pour des bustes à la romaine » (20 livres), « plus six bordures à cordons pour des bustes à 6 livres 10 sols chacune », « plus une copie pour Mlle Damillon » (10 livres).

Jean de Catelan meurt le 8 janvier 1725. Le 26 mars 1701, comme le rapporte Danjeau dans son Journal[13], il avait été pourvu de l’abbaye de Boulancourt en Haute-Marne (commune de Longeville-sur-la-Laines, au sud-Ouest de Saint-Dizier)[14]. Très actif comme abbé comandataire, Catelan conservera Boulancourt jusqu'à sa mort, reconstruisant dès 1722 la maison abbatiale[15] grâce aux 2035 livres de revenus annuels que l’abbaye lui assuraient. Également Prieur de Bousquet et de celui simple de Saint-Sulpice de Brésil au diocèse de Mirepoix, il possédait également un canonicat dans la cathédrale de la même cité.

Lors de ses voyages réguliers à Paris, il avait pris soin d'établir diverses rentes sur le clergé (15000 livres) et l'hôtel de ville (22400 livres). À sa mort, sa succession atteignit 107716 livres, comprenant une bibliothèque vendue pour un total de 4289 livres et des biens meubles pour 6758 livres. Dans son testament déposé le 16 février 1714 chez Bouron, l’évêque de Valence avait insinué comme ses légataires universels l'hôpital et les pauvres de sa ville. 

[1] Jacques de Font-Réaulx, Histoire religieuse du diocèse de Valence, des origines jusqu'à nos jours dans sa circonscription actuelle, 1930, p. 156.

[2] Formel François. « Mémoire autographe inédit et léger crayon du duc de Beauvillier, gouverneur des Enfants de France », I,  Cahiers Saint Simon, n°43, 2015. La mort et le deuil chez Saint-Simon, p. 88.

[3] Journal de l'abbé Ledieu, p. 163.

[4] Lettre de Bossuet à Pierre de La Broue du 15 juin 1698 : « Nous avons tous répondu de M. l’abbé Catelan ; on a aussi sauvé M. de Fleury » (cité dans Algar Griveau, Étude sur la condamnation du Livre de la Maxime des Saints, t. II, Paris, 1878, p. 13).

[5] « Tableau qui représente M. de Catellan, évêque de Valence, lecteur de Mgr le duc de Bourgogne, dont on voit le portrait dans le fonds. Copie de Rigaud [sic] ».

[6] Marie-Louis Desazars de Montgailhard, « L’art à Toulouse, Les Salons de peinture au XVIIIe siècle », Mémoires de la Société archéologique de Toulouse, 1901, p. 141.

[7] Il paraît peu probable qu’il se soit plutôt agi d'un portrait de Guillaume Bochart de Champigny (1650-1705), prédécesseur de Catelan à l'évêché de Valence et mort en juillet 1705.

[8] Archives de Valence, fond hospitalier, série 3 S 13, « quittances, 1706-1708 » et « quittances Mlle Darmillon ». Nous remercions vivement Mr Julien Mathieu, attaché de conservation du patrimoine et responsable du service, d'avoir répondu à notre demande de consultation de ces quittances émise le 7 août dernier et de nous avoir également signalé le « fonds Darmillon ».

[9] AN, ét. XXVII, 80, certificat passé le 17 décembre 1713 chez Nicolas Duport.

[10] MC, ét. XCVIII, 431 (testament, codicile et inventaire). Nous reviendrons prochainement sur l’ensemble de ces documents.

[11] Y 10749.

[12] C’est notamment le cas de son propre portrait, de celui de son père mais aussi de la reine d’Angleterre, du roy et de Bossuet, ces deux derniers sans doute des copies d’après Rigaud.

[13] Tome VIII, p. 66.

[14] « Le Roi donne [...] l’abbaye de Boulancourt, diocèse de Troyes, à l’abbé Catelan, lecteur de nos princes ; cette abbaye vaut 4000 francs ».

[15] Charles Lalore, Cartulaire de l'abbaye de Boulancourt, 1869, p. 30.

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