Pierre Ernou, portraits d'hommes, v. 1720. Coll. priv. © d.r.

Pierre Ernou, portraits d'hommes, v. 1720. Coll. priv. © d.r.

Il est de ces artistes qui, malgré eux, n'ont eu de cesse de voyager de vocable en vocable. La plupart du temps relégué dans le vaste monde de « l'École française du XVIIIe siècle », Pierre Ernou (1665-v. 1739) est l'un d'eux. L'une de ses productions, qui vient d'être vendue anonymement à Amiens ce 6 avril 2026 (lot 207), en témoigne et fait écho à une seconde, proposée par Le Floch à Saint Cloud le 31 mai prochain (lot 16 ; le portrait féminin en pendant n'étant pas d'Ernou).

Proche d'un Largillierre au début de sa carrière, Ernou s'en démarqua rapidement pour imprimer sa patte bien reconnaissable : drapés « cassants », perruques argentées, mains épaisses et schématiques. Le changement de style fut si radical que, si sa signature ne fut pas apposée au dos de certaines de ses ultimes productions, on eut été bien en peine de les relier aux premières.

Parfois Rigaud, souvent Largillierre : le chevalier Ernou et Cellony dans la lumière

De la première, on connaissait quelques items comme le portrait du graveur Pierre Simon (1640-1710), mis à l'estampe par Edelinck en 1694 qui fixe déjà les tournures de style de l'artiste. On les retrouve toujours plus nettement dans deux ovales conservées au musée d'Orléans et un autre vendu récemment à Saint Lô en 2022, dans lesquels les drapés se cabrent déjà davantage.  

Parfois Rigaud, souvent Largillierre : le chevalier Ernou et Cellony dans la lumière

Dans les années 1713-1730, Ernou semble vouloir aller à l'essentiel et nous livre des drapés presque cubique avec des « jours » brossés grossièrement sur les arrêtes des plis. Son attention se porte sur la finition des carnations et sur les riches ornements d'or des vêtures à l'exemple des portraits d'un couple passé sur le marché de l'art en 2021.

Parfois Rigaud, souvent Largillierre : le chevalier Ernou et Cellony dans la lumière

Cette façon plut sans doute au public tant on trouve dans de nombreuses collections privées et sur le marché de l'art des œuvres de l'artiste. Comme l'illustre un petit site récent, Ernou produisit beaucoup, inégalement sans doute, au point de brouiller les pistes.

Avant que la relation entre ces deux périodes extrêmes ne soit faite, Pierre Ernou erra longtemps dans l'anonymat et continue parfois à l'être. Il lui arriva même de rejoigne parfois le corpus d'Hyacinthe Rigaud voire même son frère Gaspard. De Troy ou Tournières ne furent pas en reste tout comme Louis Tocqué, quand on ne citait pas une lointaine école napolitaine...

Jean Ernou, portrait de l'abbé de Pomponne, 1663, collection particulière.

Jean Ernou, portrait de l'abbé de Pomponne, 1663, collection particulière.

Le hasard de l'actualité a voulu aussi que réapparaisse aussi le 27 mai prochain chez Ivoire à Saumur (lot 21) le portrait de l'abbé de Pomponne que Célestin Port attribuait jadis fautivement à un certain « François » Ernou et qu'il situait « au château de Sablé, près du portrait d'Henri Arnauld par Philippe de Champagne ». L'œuvre, de belle facture, est en réalité de la main du père du chevalier, le peintre angevin Jean Ernou (v. 1640-1692). Ses productions connues, trop peu nombreuses, attestent de l'activité artistique en province. 

Joseph Cellony, portrait d'un couple, v. 1710. Coll. part © d.r.

Joseph Cellony, portrait d'un couple, v. 1710. Coll. part © d.r.

Ernou n'est pas le seul satellite de la sphère Largillierre-Rigaud à pâtir d'une méconnaissance tenace. L'aixois Joseph Cellony (1662-1731) en est un autre. Portraitiste le plus célèbre et le plus fécond en Provence, il forma et se confondit longtemps avec l'art de son fils, Joseph André (1696-1746) qui travailla sous Rigaud vers 1719. Le 23 mars dernier, passait en vente chez Beaussant-Lefebvre, deux toiles figurant un jeune couple. Peintes vers 1710 par Cellony (lot 41), elles éclairent idéalement la filiation évidente entre Rigaud et ses collègues aixois chez qui le jeune Catalan puisa, bien avant d'arriver à Paris, le sens des couleurs et des textures.

Bien qu'attribuées à une école française de la fin du XVIIe siècle, le style des perruques et surtout leur facture si caractéristiques de l'artiste provençal appelaient à une toute autre attribution et à une datation plus tardive.

Joseph Cellony, portrait d'un maître des requêtes, v. 1700, coll. part. © d.r.

Joseph Cellony, portrait d'un maître des requêtes, v. 1700, coll. part. © d.r.

Quelques jours plus tôt, le 3 mars (lot 437), un non moins élégant parlementaire (sans doute un maître des requêtes) affrontait les enchères à Marseille de manière anonyme lui aussi. Le côté précieux des drapés, celui tout aussi soigneux des carnations n'était pas sans évoquer l'art policé d'un Jean Ranc dans le catalogue duquel on a souvent retrouvé des toiles de Cellony.

À leur manière, ces artistes satellitaires aux savoirs-faire courtisés par un public nourri, s'avèrent des maillons essentiels pour comprendre d'essor du portrait français au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.

Retour à l'accueil