Jean Ranc, portrait de gentilhomme, v. 1697, collection particulière © d.r.

Jean Ranc, portrait de gentilhomme, v. 1697, collection particulière © d.r.

Une fois n'est pas coutume, et alors que les œuvres d'Hyacinthe Rigaud continuent de parsemer régulièrement le marché, celles de son confrère et parent Jean Ranc ont récemment fait l'actualité. Depuis la rétrospective tenue au musée Fabre en 2020 (que l'on peut continuer à voir depuis son canapé), pas moins d'une vingtaine de tableaux sont venus agrémenter le corpus de l'artiste qui s'était déjà étoffé pour l'occasion.

L'un d'eux, un vaste portrait de gentilhomme à mi-corps attribué tour à tour à Gaspard Rigaud ou à Jean Ranc suivant les sources, n'était connu que par une photographie en noir et blanc alors qu'il était conservé dans la galerie Marcus à Paris en 1986. C'est sous le vocable erroné de Jean-François de Troy qu'il vient de réapparaître à Asheville en Caroline du Nord, vendu par Brunk Auction le 21 octobre dernier (lot 208). Entré comme Ranc dans la collection Arkansayer de Timothy Bond Johnston (1949-2025), il avait été acheté par cet amateur d'art et de théâtre à la Nouvelle-Orléans, le 19 février 1994, dans la galerie de Kurt E. Schoen, descendant d'un antiquaire viennois. À l'instar du portrait retrouvé de Monsieur Dupuy, le regard doux, dans des orbites aux chairs vivantes et travaillées avec soin, interpelle le spectateur.

Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc

Encore tout emprunt de l’art de son maître, Ranc positionne son modèle debout, le corps tourné vers la droite, devant une lourde table en bois sculpté dont les motifs décoratifs appartiennent à la dernière décennie du XVIIe siècle : large corniche à reparure en croisillon ornée de volutes et pied en pilastres sont récurrent à cette époque comme dans plusieurs portraits peints par Rigaud aux alentours de 1695-1698. La perruque, avec ses deux tignons encore peu développés, évasés par un sillon fortement creusé, est également un marqueur significatif de la période. Même s'il suit clairement les préceptes stylistiques de son maître, Ranc imprime déjà dans son portrait sa propre marque. Le grand drapé du manteau, s’appuyant sur le bras, présente en effet des plis géométriques et architecturés tout à fait caractéristiques de sa manière. On reconnait également sous les plis, dans la masse du tissu, ce creusement reconnaissable en « incises », fait pour souligner les effets de creux de la matière. L'ordonnance des dentelles (cravate et engageantes) par son architecture cassante, est également une véritable marque de fabrique. 

Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc
Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc
Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc
Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc

Si l’identité du client reste difficile à préciser, certains on cru y voir l'image du duc du Maine à cause de l'inscription sur la lettre pliée, posée sur la table bien en évidence : « A S.A.S. / Monseigneur le Duc [...] ».

Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc

Complété un peu hâtivement par les mots « du Maine », le reste de l'adressage sous semble trop illisible pour conclure. Intendant ? Secrétaire ? À tout le moins, la richesse de sa veste à galons festonnés n’est pas sans rappeler pareil habit-veste galonné, porté par le ministre Colbert en 1699. L'homme parade, maintenant debout sur le marbre de la table un portefeuille de cuir servant à conserver des dépêches ou des documents administratifs, ce que confirment divers papiers, lettres (où le mot « Monseigneur » se trouve répété) et livres disposés juste à côté, qu’il montre de la main droite.

Jean Ranc, portrait d'homme, v. 1720, collection particulière © d.r.

Jean Ranc, portrait d'homme, v. 1720, collection particulière © d.r.

Autre exemple de la perméabilité artistique entre élève et professeur, un très élégant portrait d'homme passait sous le sceau de l'anonymat le 7 décembre dernier à Marseille chez Prado Falques enchères (lot 344). La majorité de la posture, du décor et de la mise calquaient en effet sans vergogne un prototype inventé par Rigaud dès 1701 pour son portrait du marquis de La Roque. Reprise par la suite pour d'autres effigies ayant fait florès dans les années 1710 et 1720, la posture fera également recette chez d'autres artistes. L'effigie du comte Ulrich Adolph von Holstein (1664-1734), chancelier du Danemark, avoue ainsi sa dette à une variante initiée par l'atelier de Rigaud pour le portrait de Peder Benzon Mylius.

À gauche : Hyacinthe Rigaud, portrait du marquis de La Roque (1701) ; au centre : portrait d'un homme (v.1710) ; à droite :  anonyme, portrait du comte von Holstein © d.r.

À gauche : Hyacinthe Rigaud, portrait du marquis de La Roque (1701) ; au centre : portrait d'un homme (v.1710) ; à droite : anonyme, portrait du comte von Holstein © d.r.

Cependant, certains détails de la toile marseillaise (jadis d'ailleurs attribuée à Louis Tocqué dans une vente du 12 décembre 1982), évoquaient sans hésitation Ranc. Le visage tout d'abord, avec ces carnations rosées et porcelainées au sein d'une physionomie un peu figée, s'avérait idiomatique du Montpelliérain. L'aspect lissé de la peau et les contours soigneux des yeux, avec leur trait noir supérieur sur la paupière, invitaient tout autant à reconnaître les tournures de Ranc.

Si la main virile maintenant le large manteau est l'exacte copie de celle de Rigaud, son imitateur a pris quelques libertés dans le développement supérieur du revers supérieur de l'étoffe, tout en simplifiant géométrique des rebords du même manteau. À droite de la composition, l'adjonction d'une autre main, inédite, tenant un livre sur la droite, constitue la principale entorse au modèle. On y reconnaît bien les doigts graciles vus dans l'effigie de Lamoignon de Courson ou dans celle d'Eusèbe Renaudot pour ne citer qu'elles.

Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc
Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc
Quand Hyacinthe Rigaud partage l'actualité avec Jean Ranc

Ce système de l'emprunt quasi littéral pourrait aujourd'hui passer pour du plagiat mais il n'était pas nouveau. Autant chez Largillière que chez Rigaud, certains élèves, de confiance en usèrent. Chez le premier, Jean-Baptiste Oudry en fut l'un des adeptes. Si sa comtesse de Castelblanco n'était pas connue comme l'une des ses œuvres, il eut été bien ardu au simple spectateur de la différencier du portrait de femme en Astrée de Largillierre duquel elle s'inspire très largement. De même, dans le cénacle intime de Rigaud, nous aurions mis au défit quiconque de ne pas prendre l'inconnue d'Adrien Leprieur pour une œuvre du Catalan. Ce système de copyright cédé à bon gré par un maître à son élève pour qu'il la commercialise sous son nom ferait grincer bien des dents de nos jours mais assurait alors sans doute à Rigaud la poursuite bien au delà de son atelier du succès de ses productions. Peut-être en tira-t-il d'ailleurs profit en un certain sens ? 

Pour Ranc, le « deal » était peut-être différent puisqu'il était devenu son parent en épousant sa nièce et, surtout, le meilleur de ses élèves capable de perpétuer son savoir faire. Cet emprunt fait vers 1722 (soit à à la toute fin de sa carrière parisienne) en est un bon exemple. On ne peut alors que penser à cette fameuse anecdote, rapportée dans la Correspondance de Portugal (vol. LXIV, fol. 71, 22 mars 1729 ; fol. 110, 131). Alors que l'artiste était au Portugal pour peindre la famille royale, le roi Joao V l'interrogea sur la légende qui voulait que le portrait de son ancien ambassadeur à Paris, Luis Alvarés de Castro (1644-1720), 7e comte de Monsanto, 2d marquis de Cascaez, ait été peint par Rigaud. Ranc, qui avait dans un premier temps conforté dans cette voie le fils du diplomate, Manuel José de Castro Noronha Sousa e Ataíde (1666-1742), 8e comte de Monsanto, avoua finalement au monarque qu’il en était en réalité l’auteur, alors qu’il était en apprentissage chez Rigaud :

« Il arriva ces jours derniers à ce peintre une aventure fort singulière au sujet d’un portrait du feu marquis de Gascaes qu’on disoit avoir été peint par Rigault lorsque ledit marquis étoit ambassadeur en France. Le roy de Portugal se l’estant fait apporter dans le temps que le sieur Ranc étoit le peindre de Majesté, et après avoir fort aplaudy ce portrait, que ledit sieur Ranc avoit déjà été voir chez le marquis de Cascaes, il luy demanda sy cela étoit peint par Rigault, que tous les peintres qui l’avoient veu l’avoient dit ainsi : sur quoy ledit Ranc, qui reconnut ce portrait pour l’avoir fait luy-mesme, étant élève du sieur Rigault, dit au roy de Portugal que comme il falloit parler vray aux testes couronnées, qu’il devoit dire à Sa Majesté que c’étoit un portrait qu’il avoit fait à luy-mesme, et que s’il n’avoit point détrompé d’abord le marquis de Cascaes fils de ce qu’il croyoit qu’il avoit été fait par Rigault, ç’avoit été par modestie, mais qu’il ne pouvoit désavouer à Sa Majesté que c’estoit luy qui l’avoit fait. Le roy de Portugal et le marquis, qui étoit présent, le gracieusèrent fort sur ce portrait. »

Louis-Michel Van Loo et atelier : à gauche ; portrait de Louis XV / à droite : portrait d'Antoine Pâris © d.r.

Louis-Michel Van Loo et atelier : à gauche ; portrait de Louis XV / à droite : portrait d'Antoine Pâris © d.r.

Cependant, cette question de l'emprunt à Rigaud d'une posture à la mode n'était pas l'apanage de ses uniques élèves. Louis-Michel Van Loo, dont un portrait de Louis XV est récemment passé en vente chez Collin du Boccage le 12 décembre dernier (lot 47) avouait son indéniable dette au Robert de Cotte de Rigaud. Si Van Loo n'hésitait pas à calquer la main martialement tendue proposée par le Catalan (tout comme pour son Antoine Pâris de 1736 que l'on vit à la galerie Seligman en 1933 et dont le visage n'est ni plus ni moins celui croqué par Rigaud dès 1724), il est amusant de voir que Ranc avait, lui aussi lorgné sur la composition. Sa main tenant le livre sur la droite, bien que posture partagée par de nombreux artistes, ne semble pas non plus innocente. 

Qu'il ait sciemment ou non maintenu la confusion, Ranc joua sans doute de cette brouillerie. Était-ce l'un des moyens pour lui de s'attacher une nouvelle clientèle, lui qui se plaignit auprès du cardinal Dubois en 1723 d'avoir été contraint, durant « vingt années du plus bel age a travalier comme un esclave pour avoir une très petite somme ». Sans doute pensait-il que son départ pour Madrid en 1722 lui apporterai enfin, commandes, confort et reconnaissance. 

Jean Ranc, portrait de femme, v. 1730, collection particulière © d.r.

Jean Ranc, portrait de femme, v. 1730, collection particulière © d.r.

De cette période péninsulaire, dont nous avons récemment démontré tout les écueils et les désillusions qu'elle avait pu apporter à l'artiste, quelques items épars font lentement surface. Après un modello extraordinaire pour son portrait équestre de Philippe V (récemment acquis par le musée du Prado et sur lequel nous reviendrons prochainement), un petit portrait de femme vendu par Leo Spik à Berlin le 4 décembre dernier (lot 167) rappelle par son style combien le pinceau de Ranc s'était standardisé au contact du goût d'un roi neurasthénique.

Malgré des traits peu gracieux, cette effigie autrefois dite de Thérèse Cunégonde Sobieska, est très codifiée et prouve que Ranc n'eut pas que les familles royales espagnoles et portugaises pour clients. Avec moins du « beau fini » de Rigaud, mais non sans une certaine poésie, la jeune femme, pose avec cette main repliée sur la poitrine, de celles que l'on retrouve souvent dans les portraits espagnols de Ranc, de celui de Marie-Thérèse d'Autriche, reine du Portugal à celui de l'infante Marie-Anne Victoire. ou de sa sœur, Maria-Theresa, future dauphine de France. Peint peut-être à Séville durant le Lustro-Real (1729-1733), le portrait aux drapés frénétiques peut désormais être rapproché de plusieurs copies dont une avait été anachroniquement réunie à un portrait d'homme par Gaspard Rigaud, invendu chez Aguttes en 2023 et reproposé chez Osenat à Versailles, le 21 décembre prochain (lot 454)...

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