Derniers Rigaud de l'année...
25 déc. 2025À quelques jours de cette fin d'année, Hyacinthe Rigaud fait encore parler de lui. Alors que vient de s'achever la vente Osenat — où l'on a revu un magnifique portrait d'homme au manteau de bleu peint par Gaspard Rigaud (avec la collaboration de son frère), tenter vainement de dépasser son estimation basse [1] — le marché parallèle offrait des items bien moins discutés.
C'est ainsi que la galerie Londonienne d'Andrew Clayton-Payne nous a aimablement communiqué un superbe portrait de Maximilien Titon (1632-1711) qui y attend son futur propriétaire. D'un format réduit que Rigaud avait l'habitude de pratiquer à son arrivée à Paris, l'ovale témoigne des toutes premières productions de l'artiste, de celles qui marqueront durablement les esprits de ses clients.
Sur un fond neutre, agrémenté d'un drapé très minimaliste, le visage du financier anobli depuis 1672 et à la tête de la manufacture et magasins d'armes royales capte tout : l'attention du spectateur, l'âme du modèle et le meilleur du peintre. Si Rigaud produira en 1688 un autre portrait du même client, tout en ostentation, il se livre ici à un exercice introspectif tout à fait spectaculaire, un moment où la connexion entre les deux hommes se fait par une magie indicible. L'art le plus pur d'Hyacinthe Rigaud transparaît ici sans aucun doute possible. Carnations vibrantes, acuité psychologique, rendu extrême des chairs, tout est déjà présent dans un pinceau qui n'allait pas tarder à conquérir tout Paris mais aussi tout le parti de la Cour.
D'Angleterre a également surgi en début d'année un extraordinaire modello au pointillisme miraculeux pour la non moins fameuse Adoration des bergers ou Nativité que nous avons évoquée il y a peu. Ce petit format, peint sur toile et marouflée sur bois, nous avait été proposé en janvier pour expertise par Luke Bodalbhai de la maison Cheffinsfineart avec la question fatidique : Hyacinthe Rigaud ? Après plusieurs mois d'échanges passionnants et un examen de visu tout aussi palpitant, l'œuvre se révéla bien plus précieuse que nous l'avions pensé.
Hyacinthe Rigaud, L'adoration des bergers (modello), 1691. Perpignan, musée Rigaud © Stéphan Perreau
Si nous attendrons sa restauration en cours pour revenir plus longuement sur sa description — le tableau ayant été entre temps acquis par le musée Rigaud de Perpignan [2] —, on peut dores et déjà mesurer l'importance de sa découverte. Car outre des variantes notables par rapport à l'esquisse conservée à Rennes et à la gravure faite par Drevet (telle la vierge voilée et un ange aux ailes déployées), une signature autographe insoupçonnée a réapparu au dos du panneau de bois lors des examens réalisés : fait par Hyacinthe Rigaud / à Paris 1691. Ce détail, hautement précieux, semble ainsi bouleverser la chronologie, plaçant cette étude avant celle de Rennes qui adoptait des partis-pris définitivement entérinés dans la gravure de 1692-1703 et absents du nouveau modello.
En marge de ces deux beaux originaux, plusieurs copies d'œuvres de Rigaud ont animé les enchères en ce mois de décembre. La première est une extrapolation d'un probable buste calqué sur la posture popularisée par celle utilisée en 1703 pour le comte d'Evreux. Cette attitude, montrant un militaire en armure posant l'une de ses mains sur sa hanche tandis que l'autre s'appuie sur un bâton de commandement au premier plan, fit recette. On la vit notamment chez le duc de Chaulnes et sans doute donna-t-elle lieu à d'autres reprises.
Anonyme italien du XVIIIe siècle, portrait d'un amiral, v. 1710-1715, collection particulière © d.r.
Vendu le 4 décembre dernier à Vienne chez Deutsch Auctioneers (lot 96), ce portrait en pied dit du « duc d'Orléans » proposait dans un très grand format (210 x 150 cm) tout un décorum inventé pour magnifier le modèle : colonnade, rideau volant, casque posé sur le sol, paysage de marine, livres et carte dépliée sur un meuble au premier plan, recouvert d'un velours. Si l'on est certain qu'il ne s'agit pas là du futur Régent, il est bien plus probable d'y voir un général italien ayant eu la main sur une flotte de ce qui semble être des Galéasses vénitiennes. La présence bien en évidence d'un plan naval et, surtout, du signet dépassant d'un livre évoquant le traité de la guerre et de la paix d'Hugo Grotius en sont des indices parlants (« Grotius / de pace / et belli »).
Pour achever ce petit tour d'horizon, on notera le 6 décembre dernier, la réapparition chez Dawo Auktionen à Saarbruck (lot. 82) de la meilleure copie connue du portrait perdu du comte de Tessé et la mise sur le marché d'un portrait présumé du duc de Berwick donné comme œuvre de Tournières chez Daniel Meyer Auktionen à Münster (lot 542).
À gauche : atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait du comte de Tessé / À droite : Hyacinthe Rigaud (et atelier), portrait de militaire © d.r.
Si le premier, adjugé 4500 euros a depuis été acquis par un antiquaire de Lunéville, le second a davantage aiguisé la curiosité. L'identification du modèle, difficile à soutenir par comparaison avec l'iconographie connue du duc, reste énigmatique. Si la posture doit indubitablement être rendue à Rigaud, par comparaison avec d'autres de ses productions (tel le baron de Sparre pour ne citer que lui), le visage, à la physionomie pointue n'est pas non plus proche de l'inconnu qui passait d'ailleurs longtemps chez le peintre pour un image du même duc.
S'il n'est pas aisé de se prononcer sur le degré d'autographie du tableau, les quelques photos de détail que nous avons pu obtenir montrent une belle qualité de facture, avec possiblement une participation de l'atelier dans la duplication de la posture et du vêtement.
Nous terminerons cette petite sélection par un clin-d'oeil amusant au monde parallèle de Rigaud, avec un portrait dit d' « Honoré » Rigaud par Charles Antoine Coypel (ou son père Antoine selon le cartel). Vendu à Seattle aux États-Unis le 12 décembre (lot 68), ce petit format prouve que l'univers foisonnant de l'artiste a, de tout temps, créé bien des fantasmes...
Anonyme (français ou allemand) du XVIIIe siècle, portrait d'un peintre (ou autoportrait). Collection particulière © d.r.
1. Le tableau avait été proposé par Aguttes le 22 juin 2023 (lot 33) mais était resté invendu (estimation 50000/60000). Il a été adjugé 21000 sans les frais chez osenat (lot 454) pour une estimation basse de 25000. On remarquera de manière amusante que le beau drapé bleu de notre inconnu est au détail près le même que celui d'un portrait d'homme donné au pinceau d'Antoine Guerra et conservé à la maire d'Arles-sur-Tech...
2. Menant une politique d'achats dynamique, le musée s'est également porté acquéreur cette année 1025 du beau portrait de parlementaire vendu chez Artcurial en 2024.
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