Toujours régulière, la scène Rigaud a offert dernièrement au public de beaux spécimens de son art. En septembre dernier, on voyait ainsi en Suisse chez Piguet, la vente d'une œuvre inédite sur le marché : le portrait de Jean de Chambrier, ministre du roi de Prusse qui sollicita le peintre en 1723, lors d'une de ses visites dans la capitale.

Hyacinthe Rigaud, portrait de Jean de Chambrier, 1723, collection particulière © Piguet svv.

Hyacinthe Rigaud, portrait de Jean de Chambrier, 1723, collection particulière © Piguet svv.

Conservée depuis l'origine chez les descendants du modèle, au château d'Auvernier, le tableau faisait partie d'une série de portraits de famille que l'on voyait encore récemment dans la grande salle à manger du château. Il jouxtait sur les murs (à droite de la fenêtre du fond) d'autres effigies de membres de la famille que Rigaud eut l'occasion de peindre. Si en 1723 l'artiste produisait moins, concurrencé par toute une jeune vague de portraitistes plus en vogue, son talent était cependant toujours recherché. Il fallu ainsi débourser 500 livres pour ce simple buste, habillé sur un modèle déjà utilisé pour un autre client.

Salle à manger du château d'Auvernier © d.r.

Salle à manger du château d'Auvernier © d.r.

La tête face au spectateur, le buste légèrement tourné de côté, Chambrier est représenté en gentilhomme, la chemise de coton ouverte « en négligé » sous un habit veste de brocard d'or à motifs floraux. Le grand manteau de velours brun qui entoure le modèle est, comme souvent, l'un des prétexte pour le peintre de faire montre de sa virtuosité. Sa doublure de soie rouge en est un autre, arborant de grand reflets de bleu pour signifier la moirure du tissu et valant pour ces fameuses « couleurs changeantes » (technique du Cangianti héritée de la Renaissance Italienne) et dont Rigaud aimait à faire l'usage. Bien qu'il ait amusément omis le « r » de Paris dans sa belle signature autographe présente au dos de la toile, l'artiste était ici en pleine possession de ses moyens ce à quoi un restauration future devrait rendre amplement justice.

Hyacinthe Rigaud, portrait de Louis Colbert, comte de Linières, 1694, collection particulière © d.r.

Hyacinthe Rigaud, portrait de Louis Colbert, comte de Linières, 1694, collection particulière © d.r.

Lui aussi inédit sur le marché de l'art, le portrait de Louis Colbert, comte de Linières peint par Rigaud en 1694, proposé à la vente la maison Auctionart le 25 juin (lot 47), est un jalon important de la série familiale des Colbert chez l'artiste. Qu'ils soient Torcy, Croissy, Villacerf ou Seignelay, nombreux furent ceux qui fréquentèrent assez assidument l'atelier. Frères et sœurs, oncles et tantes, belles-filles ou gendres semblaient apprécier l'art grandiloquent de Rigaud mais ne dédaignèrent pas son ami et concurrent Largillierre.  

Portrait de la comtesse de Linières par Hyacinthe Rigaud (à gauche) et par Nicolas de Largillierre (à droite) © d.r.

Portrait de la comtesse de Linières par Hyacinthe Rigaud (à gauche) et par Nicolas de Largillierre (à droite) © d.r.

L'épouse du comte de Linières, Marie-Louise du Boucher de Sourches, en est un bon exemple. Si son portrait par Rigaud est connu depuis bien longtemps, conservé au château de Parentignat, le souvenir de celui par Largillière était gardé par une ancienne photographie en noir et blanc conservée dans le fonds Sortais de la bibliothèque nationale. Un autre cliché, pris par Gustave Lemaire, montre le portrait du comte et celui de son épouse par Largillierre, en situation dans les années 1920, de part et d'autre du trumeau de cheminée d'un salon du château de Sourches. Moins spectaculaire que celui de la comtesse, le portrait de Louis Colbert va à l'essentiel. Peint avec la collaboration de l'aide d'atelier Verly pour le vêtement d'armure, il opte pour une posture convenue, valorisant le statut de capitaine de la gendarmerie du modèle.

Gustave William Lemaire, vue du salon du château de Sourches © Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion GrandPalaisRmn Photo

Gustave William Lemaire, vue du salon du château de Sourches © Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion GrandPalaisRmn Photo

Alors que vient de s'ouvrir à Versailles la première exposition dédiée au Grand Dauphin, illustrée par le portrait qu'en fit Rigaud, l'iconographie de son père, Louis XIV continue de faire l'actualité. Si, chaque mois, de nombreux portrait du vieux monarque tentent vainement de faire irruption dans la sphère du Catalan (mais ne sont que le fruit du travail de suiveurs), quelques-un s'y réfèrent néanmoins pleinement.

C'est le cas d'une petite esquisse du roi en armure mises aux enchères le 11 juin sous le lot 29. Attribuée un peu généreusement comme autographe de l'artiste, cette illustre paternité et, surtout, une mise à prix quelque peu stratosphérique laissèrent certains acheteurs songeurs et peu osèrent s'y aventurer. Si la mode est aujourd'hui au modello et consort, l'organisation de l'atelier d'Hyacinthe Rigaud est suffisamment complexe pour que l'on doive plus sérieusement se poser la question d'une éventuelle autographie à chaque apparition d'une étude. Celle-ci n'était pas exempte de maladresses, notamment dans la représentation spatiale des mains ce qui, en soit, insinue le doute quand on connaît l'exigence du maître sur certains autres exemples connus et attestés. On le verra d'ailleurs prochainement, avec la réapparition d'une étude autographe et inédite, préalable à sa Nativité, qui viendra témoigner de la grande minutie que l'artiste mettait toujours dans ses modelli...  

Intéressante à plus d'un titre toutefois, cette mise en attitude de Louis XIV pourrait davantage évoquer une étude préalable conjointe de l'atelier visant à la confection du grand portrait « armé » du roi, aujourd'hui conservé au musée du Prado à Madrid.

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de Louis XIV en armure, v. 1700. Collection particulière © d.r.

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de Louis XIV en armure, v. 1700. Collection particulière © d.r.

On se rappelle combien cette nouvelle composition, adaptée d'un portrait imaginé dès 1694 mais aussi du grand portrait en costume royal (dont une version anciennement au château de Mello sera vendue le 30 octobre prochain chez Millon), véhiculait en son temps un puissant message diplomatique et militaire à destination de l'Espagne. La présence d'une perruque stylistiquement proche des productions de la fin du XVIIe siècle, tendrait à prouver que l'idée de l'adaptation résulta d'un dessin et d'une autre esquisse du maître, à charge pour l'aide réalisateur de reproduire au mieux la pensée de Rigaud. Une future restauration de la couche picturale viendra peut-être à bout de nos réticences mais elle ne saurait justifier un tel niveau spéculatif d'un prix, à notre sens, non justifié.

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de Jean-Baptiste Du Casse, après 1702. Collection particulière © d.r.

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de Jean-Baptiste Du Casse, après 1702. Collection particulière © d.r.

Pour terminer ce petit tour d'horizon automnal, on reverra le 15 novembre prochain chez Maredsou à Orléans, une version en buste de l'amiral Du Casse déjà proposée en juillet dernier. Le grand format, dont cet arrangement s'inspire, est visible au château des Rohan à Josselin et eu l'honneur de la duplication. Pour la commodité de la place et des bourses de commanditaires, l'atelier eut ainsi rapidement à produire des réductions de la composition originale, moins onéreuses et plus mobiles. La présente version, sensée représenter par tradition Pierre de Nabos, conseiller du roi et lieutenant-général de la Sénéchaussée de Morlaàs en Béarn (famille liée aux Du Casse), ne déroge pas à cette tradition. Seule entorse à l'original, la représentation anachronique du ruban bleu de l'ordre du Saint-Esprit, en lieu et place de celui, rouge, de l'ordre militaire de Saint-Louis dont Du Casse était récipiendaire.

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