Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy

C'est toujours avec le même plaisir que nous avons retrouvé le 19 octobre dernier le soleil catalan afin d'assister aux derniers feux de l'exposition Perpignan-Versailles. Portrait en majesté que le musée Rigaud organisait depuis juin 2021 dans la cité native du peintre. Conçu dès 2019 par l'ancienne conservatrice Claire Muchir (1) comme préambule d'été à la grande rétrospective Rigaud de Versailles — elle-même prévue en octobre 2020 —, l'évènement souhaita mettre en regard le travail de l'enfant du pays et ceux de ses deux amis et contemporains, membres du fameux triumvir du portrait français, Nicolas de Largillierre et François de Troy. Selon un « deal » clairement annoncé, et parce qu'il vidait le musée de Perpignan de la majorité de ses Rigaud, Versailles avait ainsi consenti à « remeubler » son homologue provincial sous le prétexte de ce comparatif, recréant ainsi l'image d'un pont contemporain entre Cour et Province.

Il fut même question, en guise de « plus-produit » accrocheur, d'annoncer la venue exceptionnelle et inédite à Perpignan de l'original du grand portrait de Louis XIV en costume royal — un évènement en soi, très vite relayé par les médias locaux —, mais surtout de présenter en avant-première à Perpignan de nombreux tableaux que l'on reverrait ensuite sur les cimaises à Versailles, permettant donc au public sudiste qui ne pouvait se déplacer en ces temps incertains de pandémie, d'avoir lui aussi, « son » exposition Rigaud. Las, et comme ce fut le cas d'un bon nombre d'autres évènements, les annonces de confinement à répétition eurent raison du calendrier : les Portraits en majesté furent décalés d'un an, reprogrammés en suivant de la rétrospective Rigaud (elle même repoussée à avril 2021), remplacés en septembre 2020 en tant que préambule à Versailles par une présentation inédite par Elodie Vaysse de 11 portraits de reines de France, et tirés pour l'occasion des réserves du château.  

Malgré ce grand chamboulement — et un sentiment de second choix ressenti par le public à la vue des tableaux choisis pour l'exposition de Perpignan (eu égard à l'importance de ceux présentés à Versailles) —, nous n'avons pu bouder notre plaisir en ressentant l'immuable émotion charnelle que procure sans déparer la vision « de près » des œuvres de l'artiste.

Si le promis grand Louis XIV a finalement fait place dès l'entrée des salles à une copie réduite d'atelier (sans doute moins problématique à déplacer et à re-immobiliser), quelques pièces vues à Versailles avaient tout de même fait le voyage. Dans l'enfilade des espaces en sous pente du musée, à l'éclairage plus intimisant que le gigantisme de l'attique royal, on pouvait par exemple revoir le cercle privé du peintre où l'autoportrait au porte-mine côtoyait les chefs-d'œuvre composant ordinairement le fonds perpignanais.

Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy

Malgré les plafonds bas et les halos lumineux formés sur la toile par des spots très puissants, la Maria Serra de Fontaine-Henry (sans ses doubles peints et sculpté du Louvre), semblait plus à l'aise pour deviser doucement dans l'ombre avec les regards de ses fils, Hyacinthe et Gaspard. Légèrement sur le côté, Élisabeth de Gouy les veillait tous, elle qui, sans fortune personnelle et par le seul mérite que Hyacinthe lui trouvait, avait rejoint discrètement le cercle en 1710 en épousant le peintre des rois (2).

Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy

De Versailles, on retrouvait aussi le Samuel Bernard qui côtoyait à quelques cimaises près le Jabach inachevé de Bussy Rabutin, le viril De Cotte et la tendre famille Léonard du Louvre. Voisins aussi le jeune serviteur noir du musée de Dunkerque (et son nouveau double de Saint-Lô), les répertoires d'attitudes de Bordeaux, les études de mains de Montpellier ou le jeune inconnu de Chambord. Carcassonne prêta son Guillaume Castanier dont la qualité moyenne tranchait nettement avec celle, plus accomplie, de son fils François II, que nous avions ré-identifié en 2006 avant qu'il ne rejoigne sa collection privée actuelle.

Les collections non patrimoniales, justement, contiennent bien souvent de magnifiques œuvres de Rigaud, encore partiellement inédites, qui permettent de ponctuer celles  incompressibles des musées nationaux que l'on se doit de montrer. C'est notamment le cas des incontournables Rigaud conservés au château de Parentignat que l'on voit souvent présents grâce à la proximité qu'entretient Dominique Brême (ici au commissariat scientifique) avec la collection du marquis de Lastic. Un peu hautin, un petit militaire au noeud rouge n'en tenait pas moins la dragée haute aux grands Largillierre, et, surtout à l'époustouflant trésorier de l'extraordinaire des guerres Michel de La Jonchère qui, de retour de Versailles pour rejoindre son château, avait lui aussi fait une halte à Perpignan pour poser une dernière fois aux côtés de son épouse. Celle-ci, réidentifiée il y a peu à Bordeaux où elle passait pour une simple inconnue, avait été récemment préemptée par le musée Rigaud dont elle est devenue l'un des joyaux. Restaurée, éclatante et tourbillonnante, la belle s'offrait aux regards dans tout le lustre imaginé pour elle par l'artiste.

Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy
Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy

Avant de quitter à regret l'univers du Catalan, et curieux de nouvelles questions posées au gré de certains cartels (3), on terminait par l'irrésistible madame Lebret qui nous avions exposée pour la première fois à Montpellier en faisant pour elle un cadre tout exprès. Elle était là, bienveillante, faucille à la main qui résumait à elle seule tout l'art de son peintre, soutenant le regard du spectateur qui nostalgiquement s'éloignait à regret d'un tel tourbillon... 

Le triumvir du portrait français à Perpignan : ou quand Hyacinthe Rigaud côtoie Largillierre et de Troy

1. Désormais à la tête du musée d'art moderne de Collioure. Pascale Picard, que nous remercions pour le long entretien qu'elle nous a accordé au terme de la visite de l'exposition, lui a succédé en janvier 2020 et a coordonné l'exposition. 

2. On savait que le contrat de mariage du couple, signé devant Cosson, notaire au Châtelet de Paris le 19 mai 1710, avait disparu à une époque indéterminée des liasses du minutier central mais qu'une grosse [11 pages in fol. signé par lui [Rigaud] quatre fois en plein, et trois fois "R" (et trois fois sa femme). [contenant] l'inventaire complet de sa maison, avec tous les détails (mobilier, lingerie, etc)] avait été vendue en vente publique Norssen à l'hiver 1970-1971 sous le lot 338 [Bulletin de l'histoire de l'art français, 2009, p. 137, note 239].  Nous avons récemment découvert que le même objet très (probablement), décrit comme un original (et non comme une grosse) fut présenté en 1911 sous le lot 40 dans le catalogue annuel de l'antiquaire londonien J. Pearson & Co (A Unique and extremely important collection of autograph letters of the world's greatest painters of the XVth, XVIth, XVIIth and XVIIIth centuries). Le document, qui offre quelques précisions supplémentaires sur son contenu, était décrit comme suit (original en anglais) : « L'Original [du] Contrat de Mariage, daté de Paris, 19 mai 1710, entre Hyacinthe Rigaud, citoyen de Perpignan, peintre ordinaire du Roi, et professeur à son Académie Royale, demeurant à Paris, Place des Victoires, rue de la Feuillade, paroisse de Saint-Eustache, et Dame Elizabeth de Gouy, veuve de Jean Lejuge, demeurant rue de Grenelle, paroisse de Saint-Eustache. Signé pas moins de dix fois (quatre fois en entier, deux fois avec ses initiales et quatre fois avec son paraphe). Également signé dix fois par sa femme, Elizabeth de Gouy. Il est convenu entre eux que la cérémonie religieuse sera célébrée le plus tôt possible ; qu'il n'y aura aucune communauté de biens entre eux ; et que la future épouse aura le pouvoir de vendre tous ses biens présents ou futurs sans autre autorisation. Le futur époux lui confère par acte de donation une rente viagère de douze cents livres à prélever sur ses biens et dont elle jouira à compter du jour de son décès, le capital dont provient ladite rente pour revenir à ses héritiers collatéraux sur le décès de sa dite future épouse. Il lui accorde également une somme de douze cents livres à payer, une seule fois, immédiatement après sa mort. Il lui confère en outre les meubles de sa maison de campagne de Vaux sous Meules, tels que décrits dans l'inventaire et le certificat annexés, se réservant le pouvoir de vendre ou d'enlever lesdits meubles, auquel cas cette donation s'appliquera aux meubles qui existeront à la date de son décès. Témoins, François Robert Secousse, prêtre, docteur en théologie, curé de l'église paroissiale Saint-Eustache ; Jean François Patornay, prêtre, supérieur de l'Oratoire. En annexe, l'inventaire du mobilier ci-dessus mentionné ; aussi — Certificat, attestant qu'Elisabeth de Gouy, alors épouse de Jean Lejuge, d[effunt] et Hyacinthe Rigaud, [ont] comparut devant les conseillers du Roi, notaires, etc. La dite Elisabeth reconnut avoir pris possession et pris en charge les meubles contenus dans le pays maison à Vaux sous Meules, et s'est engagée à la conserver et à en rendre compte et à la restituer audit Rigaud lorsque requis. Daté, Paris, 25 sept. 1702. Le manuscrit complet occupe onze pages in-folio. Outre les signatures de Rigaud (10) et de son épouse (10), il est également signé six fois par leurs amis qui ont fait office de témoins.»

3. Nouveau questionnement en effet sur le portrait dit de Madame de Montginot (Nantes, musée des Beaux-arts), exposé sous le numéro 17 et proposé à demi-mots à la jeunesse de Jean Ranc par Dominique Brême. La faute, selon lui, à « un esprit jeune et scolaire porté à l'application », à une palette qui « dans son ensemble » valoriseraient le brun, le jaune et le rouge orangé et rappellait « en effet celle de Ranc ». Mais aussi à cause de « la linéarité accusée du dessin et le métier glacé du pinceau » du Montpelliérain. Gageons heureusement que ces antiques poncifs sur l'art l'artiste — que l'on croyait définitivement enterrés — n'auront pas suffit pour que le portrait ne soit autrement présenté dans le catalogue de l'exposition que comme une bien pratique « École française »... 

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