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Saint Simon et le mariage du duc et de la duchesse de Mantoue (1704)

1704

 

Intrigues du mariage du duc de Mantoue, qui refuse Mlle d’Enghien, est refusé de la duchesse de Lesdiguières, et qui, contre le désir du roi et sa propre volonté, épouse fort étrangement Mlle d’Elboeuf, qu’il traite après fort mal.

 

 

Le duc de Mantoue était toujours à Paris. La raison principale qui l’y avait attiré était, comme je l’ai remarqué, d’y épouser une Française, et qu’elle lui vînt de la main du roi, toutefois à son gré. Cette vue n’était pas cachée. M. de Vaudemont était trop son voisin et trop bien informé pour l’ignorer, trop avisé et trop touché de l’intérêt de la maison de Lorraine pour ne pas sentir l’importance de lui faire épouser une princesse de cette maison, qui après sa mort prétendait le Montferrat. Si ce mariage lui donnait des enfants, encore valait-il mieux pour eux qu’ils fussent d’une Lorraine, qui cependant serait très dignement mariée, et longtemps veuve par la disproportion d’âge de sa belle-soeur [avec le mari] qu’il lui destinait, pourrait pendant le mariage prendre de l’ascendant sur ce vieux mari, et veuve, sur ses enfants et sur le pays par la tutelle, et faire compter avec soi le roi même par rapport aux affaires d’Italie. Mme d’Elboeuf, troisième femme et veuve alors du duc d’Elboeuf, était fille aînée de la maréchale de Navailles, dont la mère, Mme de Neuillant, avait recueilli Mme de Maintenon à son retour des îles de l’Amérique, l’avait gardée, nourrie et entretenue chez elle par charité, et pour s’en défaire l’avait mariée à Scarron.

 

Mme de Navailles, dont le mari [fut] domestique et le plus fidèle confident de Mazarin jusque dans les temps les plus calamiteux de sa vie, avait été dame d’honneur de la reine à son mariage; elle en avait été chassée par le roi et avait coûté à son mari la charge de capitaine des chevau-légers de la garde et le gouvernement du Havre de Grâce, pour avoir fait trouver au roi un mur au lieu d’une porte, par laquelle il entrait secrètement la nuit dans la chambre des filles de la reine. Les deux reines avaient été outrées de leur malheur, et la reine mère obtint en mourant leur rappel de leur exil en leur gouvernement de la Rochelle. Quoique le roi n’eût jamais bien pardonné ce trait à Mme de Navailles, qu’elle vînt très rarement et très courtement à la cour, le roi, surtout depuis sa dévotion, n’avait pu lui refuser son estime et des distinctions qui la marquaient.

 

Sous ses auspices, Mme d’Elboeuf sa fille s'introduisit à la cour. Avec un air brusque et de peu d'esprit et de réflexion, elle se trouva très propre au manège et à l’intrigue. Elle trouva moyen de faire que Mme de Maintenon se piquât d’honneur et de souvenir de Mme de Neuillant, et le roi de considération pour feu M. et Mme de Navailles. La princesse d’Harcourt rompit des glaces auprès de Mme de Maintenon ; M. le Grand s’intéressa auprès du roi ; Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy l’appuyèrent partout (car rien n’est pareil au soutien que toute cette maison se prête) ; Mme d’Elboeuf joua, fut à Marly, à Meudon, s’ancra, vit Mme de Maintenon quelquefois en privance, mena sa fille, belle et bien faite, à la cour, qui fut bientôt de tout avec Mme la duchesse de Bourgogne. Elle y entra si avant et tellement encore dans le gros jeu, où elle avait embarqué Mme la duchesse de Bourgogne avec elle en beaucoup de dettes que, soit ordre, comme on le crut, soit sagesse de la mère, elle était avec sa fille dans ses terres de Saintonge depuis plus de huit mois, et n’en revinrent que pour trouver M. de Mantoue à Paris. C’était Mlle d’Elboeuf que M. de Vaudemont voulait lui donner, et dont il lui avait parlé dès l’Italie, et pour elle que toute la maison de Lorraine faisait les derniers efforts.

 

M. le Prince avait une fille dont il ne savait comment se défaire, enrichie des immenses biens de Maillé-Brézé, des connétables de Montmorency, sa mère et sa grand’mère héritières ; il avait oublié la fille de La Trémoille et l’héritière de Roye dont il était sorti, et tous les autres mariages de seigneurs et de leurs filles faits par les diverses branches de Bourbon. Quelque grandement honorables qu’en fussent les alliances directes, elles étaient devenues si onéreuses pour les biens, et si fâcheuses dans les suites par les procédés, qu’il y avait pour elles maintenant aussi peu d’empressement dans la première noblesse que de dédains nouveaux dans les princes du sang, ce qui rendait leurs enfants difficiles à marier, surtout les filles. Outre que M. de Mantoue parut un débauché pour sa fille à M. le Prince, il avait des prétentions sur le Montferrat pour une grosse créance sur la succession de la reine Marie de Gonzague, tante maternelle de Mme la Princesse, dont toute son industrie n'avait jamais pu rien tirer depuis tant d’années, ballotté sans cesse entre la Pologne et la maison de Gonzague. Il espérait donc se procurer le payement de cette dette de façon ou d’autre par sa fille devenant duchesse de Mantoue, si elle avait des enfants, ou, si elle n’en avait point, d’ajouter sa dot et ses droits à sa créance, et, par l’appui de la France, mettre le Montferrat dans sa maison. Il expliqua au roi ses vues et son dessein, qui lui permit de les suivre et qui lui promit de l’y servir de toute sa protection.

 

M. le Prince, qui craignait là-dessus le crédit de M. le Grand, et son habitude avec le roi de tout emporter d’assaut, fit sentir au roi, et plus encore aux ministres, les prétentions des ducs de Lorraine sur le Montferrat, fortifiées de l’engagement formel de l’empereur, pendant cette guerre, d’y soutenir le duc de Lorraine de tout son pouvoir, si le duc de Mantoue venait à mourir sans enfants (que la nécessité lui fit changer depuis en faveur du duc de Savoie, mais en insistant sur un dédommagement au duc de Lorraine, comme on le verra dans les pièces concernant la paix d'Utrecht) ; et le danger pour l’État de laisser mettre un pied en Italie au duc de Lorraine qui y rendrait l’empereur son protecteur d’autant plus puissant, et qui engagerait le roi à des ménagements même sur la Lorraine auxquels on n’était pas accoutumé, surtout en temps de guerre, et qui pouvaient devenir embarrassants. Ces raisons se firent sentir, le roi promit à M. le Prince tous les bons offices qui ne sentiraient ni la contrainte ni l’autorité ; mais la laideur de Mlle d’Enghien mit un obstacle invincible à cette affaire.

 

M. de Mantoue aimait les femmes, il voulait des enfants ; il s’expliqua sur les désirs de M. le Prince d’une façon respectueuse qui ne le pût blesser, mais si nette, qu’il n’osa plus espérer. La maison de Lorraine, informée par Vaudemont des démarches qu’il avait faites, et que la timidité de ce petit souverain, à l’égard du gouverneur du Milanais, avait fait recevoir avec quelque agrément, ne trouva pas à Paris ses dispositions si favorables. Dès avant de partir de chez lui, son choix était fait et arrêté. Soupant avec le duc de Lesdiguières peu de temps avant sa mort, il avait vu à son doigt un petit portrait en bague, qu’il le pria de lui montrer; ayant la bague entre ses mains, il fut charmé du portrait, et dit à M. de Lesdiguières qu’il le trouvait bien heureux d’avoir une si belle maîtresse. Le duc de Lesdiguières se mit à rire, et lui apprit que ce portrait était celui de sa femme. Dès qu’il fut mort, le duc de Mantoue ne cessa de songer à cette jeune veuve. Sa naissance et ses alliances étaient fort convenables, il s’en informa encore secrètement, et il partit dans la résolution de faire ce mariage. En vain lui fit-on voir Mlle d’Elboeuf comme par hasard dans des églises et en des promenades: sa beauté, qui en aurait touché beaucoup d’autres, ne lui fit aucune impression. Il cherchait partout la duchesse de Lesdiguières, et il ne la rencontrait nulle part, parce qu’elle était dans sa première année de veuve ; mais lui qui voulait finir, s’en ouvrit à Torcy comme au ministre des affaires étrangères ; il en rendit compte au roi, qui approuva fort ce dessein, et qui chargea le maréchal de Duras d’en parler à sa fille. Elle en fut aussi affligée que surprise. Elle témoigna à son père sa répugnance à s’abandonner aux caprices et à la jalousie d’un vieil Italien débauché, l’horreur qu’elle concevait de se trouver seule entre ses mains en Italie, et la crainte raisonnable de sa santé avec un homme très convaincu de ne l’avoir pas bonne.

 

Je fus promptement averti de cette affaire. Elle et Mme de Saint-Simon vivaient ensemble, moins en cousines germaines qu’en sœurs ; j’étais aussi fort en liaison avec elle. Je lui représentai ce qu’elle devait à sa maison prête à tomber après un si grand éclat par la mort de mon beau-père, la conduite de mon beau-frère, l’âge si avancé de M. de Duras, et l’état de son seul frère, dont les deux nièces emportaient tous les biens. Je lui fis valoir le désir du roi, les raisons d’État qui l’y déterminaient, le plaisir d’ôter ce parti à Mlle d’Elboeuf, en un mot tout ce dont je pus m’aviser. Tout fut inutile. Je ne vis jamais une telle fermeté. Pontchartrain, qui la vint raisonner, y échoua comme moi, mais il fit pis, car il l’irrita par les menaces qu’'il y mêla que le roi le lui saurait bien faire faire. M. le Prince se joignit à nos désirs, n’ayant plus aucune espérance pour lui-même, et qui surtout craignait le mariage d’une Lorraine. Il fut trouver M. de Duras, le pressa d’imposer à Mme de Lesdiguières, lui dit, et le répéta au roi, qu’il en voulait faire la noce à Chantilly comme de sa propre fille, par sa proche parenté avec la maréchale de Duras, arrière-petite-fille comme lui du dernier connétable de Montmorency. Je ne me rebutai point, je m’adressai à tout ce que je crus qui pouvait quelque chose sur la duchesse de Lesdiguières, jusqu’aux filles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques, où elle avait été élevée, et qu’elle aimait beaucoup. Je n’eus pas plus de succès. Cependant M. de Mantoue, irrité par les difficultés de voir la duchesse de Lesdiguières, se résolut de l’aller attendre un dimanche aux Minimes. Il la trouva enfermée dans une chapelle, il s’approcha de la porte pour l’en voir sortir. Il en eut peu de contentement, ses coiffes épaisses de crêpes étaient baissées, à peine put-il l’entrevoir. Résolu d’en venir à bout, il en parla à Torcy, et lui témoigna que la complaisance de se laisser voir dans une église ne devait pas être si difficile à obtenir. Torcy en parla au roi, qui lui ordonna devoir Mme des Lesdiguières, de lui parler de sa part du mariage comme d’une affaire qui lui convenait et qu’il désirait, mais pourtant sans y mêler d’autorité, de lui expliquer la complaisance que le duc de Mantoue désirait d’elle, et de lui faire entendre qu’il souhaitait qu’elle la lui accordât. Torcy fut donc à l’hôtel de Duras lui exposer sa mission ; sur le mariage, la réponse fut ferme, respectueuse, courte ; sur la complaisance, elle dit que les choses ne devant pas aller plus loin, elle la trouvait fort inutile ; mais Torcy insistant sur ce dernier point de la part du roi, il fallut bien qu’elle y consentît. M. de Mantoue la fut donc attendre au même lieu où il l’avait déjà une fois si mal vue ; il trouva Mme de Lesdiguières déjà dans la chapelle, il, s’en approcha comme l’autre fois. Elle avait pris Mlle d’Espinoy avec elle ; prête à sortir, elle leva ses coiffes, passa lentement devant M. de Mantoue, lui fit une révérence en glissant, pour lui rendre la sienne, et comme ne sachant pas qui il était, et gagna son carrosse.

 

M. de Mantoue en fut charmé, il redoubla d’instances auprès du roi et de M. de Duras ; l’affaire se traita en plein conseil, comme une affaire d’État : en effet c’en était une. Il fut résolu d’amuser M. de Mantoue, et cependant de tout faire pour vaincre cette résistance, excepté la force de l’autorité que le roi voulut bien ne pas employer. Tout fut promis à Mme de Lesdiguières de la part du roi : que ce serait Sa Majesté qui stipulerait dans le contrat de mariage ; qui donnerait une dot et la lui assurerait, ainsi que son retour en France si elle devenait veuve ; sa protection dans le cours du mariage ; en un mot, elle fut tentée de toutes les façons les plus honnêtes, les plus honorables pour la résoudre. Sa mère, amie de Mme de Creil, si connue pour sa beauté et sa vertu, emprunta sa maison pour une après-dînée, pour que nous pussions parler plus de suite et plus à notre aise à Mme de Lesdiguières qu’à l’hôtel de Duras. Nous n’y gagnâmes qu’un torrent de larmes. Peu de jours après, je fus bien étonné que Chamillart me racontât tout ce qui s’était dit de plus particulier là-dessus entre la duchesse de Lesdiguières et moi, et encore entre elle et Pontchartrain. Je sus bientôt après que, craignant enfin que ses refus ne lui attirassent quelque chose de fâcheux de la part du roi, ou ne fussent enfin forcés par son autorité absolue, elle s’était ouverte à ce ministre à notre insu à tous, pour faire par son moyen que le roi trouvât bon qu’il ne fût plus parlé de ce mariage, auquel elle ne se pouvait résoudre ; que M. de Mantoue en fût si bien averti qu’il tournât ses pensées ailleurs, et qu’elle fût enfin délivrée d’une poursuite qui lui était devenue une persécution très fâcheuse. Chamillart la servit si bien que dès lors tout fut fini à cet égard, et que le roi, flatté peut-être de la préférence que cette jeune duchesse donnait à demeurer sa sujette sur l’état de souveraine, fit son éloge le soir dans son cabinet à sa famille et aux princesses, par lesquelles cela se répandit dans le monde. M. de Duras se souciait trop peu de tout pour contraindre sa fille, et la maréchale de Duras, qui l’aurait voulu, n’en eut pas la force. Le duc de Mantoue, informé enfin par Torcy du regret du roi de n’avoir pu vaincre la résolution de la duchesse de Lesdiguières de ne se point remarier, car ce fut ainsi qu’on lui donna la chose, cessa d’espérer, et résolut de se pourvoir ailleurs.

 

Il faut achever cette affaire tout de suite. Les Lorrains, qui avaient suivi de toute leur plus curieuse attention la poursuite du mariage avec la duchesse de Lesdiguières, reprirent leurs espérances, le voyant rompu, et leurs errements. M. le Prince, qui les suivait de près, parla, cria, excita le roi, qui se porta jusque-là de faire dire à Mme d’Elboeuf de sa part que ses poursuites lui déplaisaient. Rien ne les arrêta. Ils comprirent que le roi n’en viendrait pas jusqu’à des défenses expresses, et sûrs par l’expérience de n’en être que mieux après, à force de flatteries et de souplesses, ils poussèrent leur pointe avec roideur. Un certain Casado, qui se faisait depuis peu appeler marquis de Monteléon, créature de M. de Vaudemont, et Milanais, avait obtenu par lui l’emploi d’envoyé d'Espagne à Gênes, puis auprès de M. de Mantoue, dont il gagna les bonnes grâces, et qu’il accompagna à Paris. C’était un compagnon de beaucoup d’esprit, d’adresse, d’insinuation et d’intrigue, hardi avec cela et entreprenant, qu’on verra dans la suite devenir ambassadeur d’Espagne en Hollande et en Angleterre, et y bien faire ses affaires, et pas mal celles de sa cour. Il eut pour adjoint, pour marier M. de Mantoue au gré de Vaudemont, un autre Italien subalterne, théatin renié, connu autrefois à Paris, dans les tripots, sous le nom de Primi, et qui avait depuis pris le nom de Saint-Mayol, homme à tout faire, avec de l’esprit et de l’argent, dont il fut répandu quantité dans la maison. Avec ses mesures et le congé donné par lime de Lesdiguières, ils vainquirent la répugnance de M. de Mantoue, qui, au fond, ne pouvait être que caprice par la beauté, la taille et la naissance de Mlle d’Elboeuf ; mais la sienne ne laissa pas de les embarrasser.

 

Avec un rang et du bien, initiée à tout à la cour, et avec une réputation entière, elle ne se voulait point marier, ou se marier à son gré, et disait toutes les mêmes raisons qu'avait alléguées Mme de Lesdiguières pour ne point épouser M. de Mantoue. Elle avait subjugué sa mère, qui trouvait même son joug pesant, mais qui n’avait garde de s’en vanter. Elle avait donc grande envie de s’en défaire. Elle la tint à Paris, pour l’éloigner de la cour, de ses plaisirs, de ses semonces. Elle fit un présent considérable à une bâtarde de son mari qui avait tout l’esprit du monde et toute la confiance de sa fille, et lui lit envisager une fortune en Italie. Toute la maison de Lorraine se mit après Mlle d’Elboeuf, Mlle de Lislebonne surtout et Mme d’Espinoy, qui vainquirent enfin sa résistance. Quand ils en furent venus à ce point, la souplesse auprès du roi vint au secours de l’audace d’un mariage conclu contre sa volonté qu’il leur avait déclarée. Ils firent valoir la répugnance invincible du duc de Mantoue pour Mlle d’Enghien, celle de la duchesse de Lesdiguières pour lui, qui n’avait pu être surmontée, et la spécieuse raison de ne pas forcer un souverain, son allié, et actuellement dans Paris, sur le choix d’une épouse, lors surtout qu’il la voulait prendre parmi ses sujettes (car les Lorrains savent très impudemment disputer, ou très accortement avouer, selon leur convenance occasionnelle, la qualité de sujets du roi). Sa Majesté fut donc gagnée, avec cet ascendant de M. le Grand sur lui, à laisser faire sans rien défendre et aussi sans s’en mêler. M. le Prince obtint que le mariage ne se ferait pas en France, et il fut convenu que, le contrat signé entre les parties, elles s’en iraient chacune de leur côté le célébrer à Mantoue.

 

M. de Mantoue qui, en six ou sept mois qu’il fut à Paris, ne vit le roi que cinq ou six fois incognito dans son cabinet, reçut du roi, la dernière fois qu’il le vit à Versailles, une belle épée de diamants que le roi avait exprès mise à son côté, et qu’il en tira pour la lui donner, et lui mettre, lui dit-il, les armes à la main comme au généralissime de ses armées en Italie. Il en avait eu le titre en effet depuis la rupture avec M. de Savoie, mais pour en avoir le nom et les honneurs, sans autorité dont il était incapable, et sans exercice dont il aurait trop appréhendé le péril. Il voulut encore aller prendre congé du roi à Marly, et lui demanda permission de le saluer encore, en passant à Fontainebleau, s’en allant à cheval avec sa suite en Italie.

 

Il arriva à Fontainebleau le 19 septembre, et coucha à la ville chez son envoyé. Le 20, il dîna chez M. le Grand, vit le roi dans son cabinet, et soupa chez Torcy. Le 21, il vit encore le roi un moment, dîna chez Chamillart, et s’en alla, toujours à cheval, coucher à Nemours et tout de suite en Italie. En même temps lime et Aille d’Elboeuf avec Mme de Pompadour, soeur de Mme d’Elboeuf, passèrent à Fontainebleau sans voir personne, suivant leur proie jusqu’où leur chemin fourchait, pour aller, lui par terre, elles par mer, de peur que le marieur ne changeât d’avis et leur fît un affront : c’était pour des personnes de ce rang un étrange personnage que suivre elles-mêmes leur homme de si près. En chemin la frapper leur redoubla. Arrivées à Nevers, dans une hôtellerie, elles jugèrent qu’il ne fallait pas se commettre plus avant, sans de plus efficaces sûretés. Elles y séjournèrent un jour ; ce même jour, elles y reçurent la visite de M. de Mantoue.

 

Mme de Pompadour qui tant qu’elle avait pu, avec son art et ses minauderies, s’était insinuée auprès de lui dans le dessein d’en tirer tout ce qu’elle pourrait, lui proposa de ne différer pas à se rendre heureux par la célébration de son mariage ; il s’en défendit tant qu’il put. Pendant cette indécente dispute elles envoyèrent demander permission à l’évêque. Il se mourait ; le grand vicaire, à qui on s’adressa, la refusa. Il dit qu’il n’était pas informé de la volonté du roi ; qu’un mariage ainsi célébré ne le serait pas avec la dignité requise entre de telles personnes ; que, de plus, il se trouverait dépouillé des formalités indispensablement nécessaires pour le mettre à couvert de toute contestation d’invalidité. Une si judicieuse réponse fâcha fort les dames sans leur faire changer de dessein. Elles pressèrent M. de Mantoue, lui représentèrent que ce mariage n’était pas de ceux où il y avait des oppositions à craindre, le rassurèrent sur ce que, se faisant ainsi dans l’hôtellerie d’une ville de province, le respect au roi se trouvait suffisamment gardé, le piquèrent sur son état de souverain qui l’affranchissait des lois et des règles ordinaires, enfin le poussèrent tant, qu’à force de l’importuner elles l’y firent consentir. Ils avaient dîné. Aussitôt le consentement arraché, elles firent monter l’aumônier de son équipage, qui les maria dans le moment. Dès que cela fut fait, tout ce qui était dans la chambre sortit pour laisser les mariés en liberté de consommer le mariage, quoi que pût dire et faire M. de Mantoue pour les retenir, lequel voulait absolument éviter ce tête-à-tête. Mme de Pompadour se tint en dehors, sur le degré, à écouter près de la porte. Elle n’entendit qu’une conversation fort modeste et fort embarrassée, sans que les maris s’approchassent l’un de l’autre. Elle demeura quelque temps de la sorte, mais jugeant enfin qu’il ne s’en pouvait espérer rien de mieux, et qu’à tout événement ce tête-à-tête serait susceptible de toutes les interprétations qu’on lui voudrait donner, elle céda enfin aux cris que de temps en temps le duc de Mantoue faisait pour rappeler la compagnie, et qui demandait ce que voulait dire de s’en aller tous et de les laisser ainsi seuls tous deux. Mme de Pompadour appela sa soeur. Elles rentrèrent; aussitôt le duc prit congé d’elles, et quoiqu’il ne fût pas de bonne heure, monta à cheval et ne les revit qu’en Italie, encore qu’ils fissent même route jusqu’à Lyon. La nouvelle de cette étrange célébration de mariage ne tarda guère à se répandre avec tout le ridicule dont elle était tissue.

 

Le roi trouva très mauvais qu’on eût osé passer ses défenses. Les Lorrains, accoutumés de tout oser, puis de tout plâtrer, et à n’en être pas plus mal avec le roi, eurent la même issue de cette entreprise; ils s’excusèrent sur la crainte d’un affront, et il pouvait être que M. de Mantoue, amené à leur point à force de ruses, d’artifices, de circonventions, n’eût pas mieux aimé que de gagner l’Italie, puis se moquer d’eux. Ils aimèrent donc mieux encourir la honte qu’ils essuyèrent en courant, et forçant M. de Mantoue, que celle de son dédit, accoutumés comme ils sont à tant d’étranges façons de faire des mariages. De Lyon Mme de Pompadour revint pleine d’espérance de l’ordre pour son mari à la recommandation du duc de Mantoue, qui n’eut aucun succès.

 

Mme d’Elboeuf et sa fille allèrent s’embarquer à Toulon sur deux galères du roi, par une mescolance rare d’avoir défendu à Mme d’Elboeuf de penser à ce mariage, ou l’équivalent de cela, de n’avoir voulu dans la suite, ni le permettre, ni le défendre, ni s’en mêler, d’avoir défendu après qu’il se fît en France, et de prêter après deux de ses galères pour l’aller faire ou achever. Ces galères eurent rudement la chasse par des corsaires d’Afrique. Ce fut grand dommage qu’elles ne fussent prises pour achever le roman. Débarquées enfin à sauveté, M. de Vaudemont les joignit. Il persuada à M. de Mantoue de réhabiliter son mariage par une célébration nouvelle qui rétablît tout le défectueux de celle de Nevers. Ce prince l’avait lui-même trouvée si contraire aux défenses précises que le roi leur avait faites de se marier en France, qu’il l’avait fait assurer par son envoyé qu’il n’en était rien, et que ce n’étaient que des bruits faux que ceux qui couraient de son mariage fait à Nevers; cette raison le détermina donc à suivre le conseil de Vaudemont. L’évêque de Tortone les maria dans Tortone publiquement, en présence de la duchesse d’Elboeuf et du prince et de la princesse de Vaudemont.

 

Ce beau mariage, tant poursuivi : par les Lorrains, tant fui par M. de Mantoue, fait avec tant d’indécence, et refait après pour la sûreté de l’état de Mlle d’Elboeuf, n’eut pas des suites heureuses. Soit dépit de s’être laissé acculer à épouser malgré lui, soit caprice ou jalousie, il renferma tout aussitôt sa femme avec tant de sévérité, qu’elle n’eut permission de voir qui que ce fût, excepté sa mère, encore pas plus d’une heure par jour, et jamais seule, pendant les quatre ou cinq mois qu’elle demeura avec eux. Ses femmes n’entraient chez elle que pour l’habiller et la déshabiller précisément. Il fit murer ses fenêtres fort haut et la fit garder à vue par de vieilles Italiennes. Ce fut donc une cruelle prison. Ce traitement, auquel je ne m’attendais pas, et le peu de considération, pour ne pas dire le mépris, qu’on témoigna ici à ce prince toujours depuis son départ, me, consolèrent beaucoup de l’invincible opiniâtreté de la duchesse de Lesdiguières. J’eus pourtant peine à croire que, prise de son choix, elle eût essuyé les mêmes duretés, ni lui les traitements qu’il reçut, s’il n’eût pas fait un mariage auquel le roi se montra si contraire. Six mois après, Mme d’Elboeuf, outrée de dépit, mais trop glorieuse pour le montrer, revint, remplie, à ce qu’elle affectait, des grandeurs de son gendre et de sa fille, ravie pourtant au fond d’être défaite d’une charge devenue si pesante. Elle déguisa les malheurs de sa fille jusqu'à s’offenser qu’on dît et qu’on crût ce qui en était, et ce qui en revenait par toutes les lettres de nos armées. Mais à la fin, Lorraine d’alliance non de naissance, le temps et la force de la vérité les lui fit avouer. Fin rare, et qui montra bien tout l’art et l’ascendant des Lorrains, elle ne fut pas moins bien traitée après ce voyage que si elle n’eût rien fait que de la volonté du roi.

 

Je me suis peut-être trop étendu sur cette affaire. Il m’a paru qu'elle le méritait par sa singularité, et plus encore pour montrer par des faits de cette sorte quelle fut la cour du roi.

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