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Ruse du marquis Gentile, envoyé de Gênes pour se soustraire au cérémonial

Mémoires de Louis Le Tonnelier de Breteuil, introducteur des ambassadeurs

éditées par Louis-Auguste Le Tonnellier de Breteuil, « Mémoires du Baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs à la cour de Louis XIV »

Le magasin de Librairie, II, Paris, 1859, p. 617-619

 

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Hyacinthe Rigaud - portrait du baronde Breteuil (1701). Coll. part. © Photo Stéphan Perreau

(reproduction interdite sans autorisation de l'auteur)

 

Ruse du marquis Gentile, envoyé de Gênes

pour se soustraire au cérémonial (1705)

 

« Il n’y a point de ministres publics si vétilleux et si incommodes sur le cérémonial que ceux des républiques d’Italie ; en voici un nouveau trait dans la personne du marquis Gentile, envoyé de Gênes. Le Roi m’ayant ordonné de l’amener à sa première audience, le mardi 10 mars 1705, j’envoyai quelques jours auparavant Villeras savoir du marquis Gentile de quelle manière il prétendoit me recevoir. Villeras lui dit qu’après de longues contestations que j’avois eues avec le marquis Brignole, envoyé de la même République, je m’étois contenté qu’il descendît la moitié de son degré pour me recevoir; que je n’en exigerois pas davantage de lui, et que, s’il faisoit quelques pas de plus, je mesurerois mes civilités aux siennes. Villeras ne manqua pas d’ajouter que, depuis l’exemple de Brignole, deux envoyés de têtes couronnées, Portugal et Suède, n’avoient pas laissé de me venir recevoir en vue du carrosse, au bas de leur degré ; qu’il n’y avoit que quatre jours que le marquis Rinuccini, envoyé de Florence et par conséquent très ferme et entendu sur le cérémonial, m’avoit reçu plusieurs degrés plus bas que la moitié de son escalier. Mais il fut bien surpris quand Gentile lui dit que, loin de passer la moitié de son degré, il prétendoit ne descendre que deux ou trois marches pour me recevoir, et qu’il en avoit un ordre exprès dans l’instruction de sa République.

 

Sur cette réponse, j’envoyai prier Sorba, secrétaire de la République, de me venir parler, et je lui dis qu’il pouvoit assurer l’envoyé de ma part que s’il ne venoit pas me recevoir à la moitié de son degré, je ne le mènerois pas à l’audience. Sorba, après plusieurs allées et venues, plusieurs dits et contredits, vint enfin m’assurer que l’envoyé viendrait me recevoir à la moitié de son degré.

 

Sur cette assurance, j’allai le mardi matin prendre l’envoyé à la manière ordinaire. Les gens de qualité de son cortège vinrent me recevoir à la descente du carrosse, et je trouvai l’envoyé précisément au milieu des degrés de sa maison, qui est un des plus hauts de Paris et composé de six rampes. Il m’attendoit sur le palier qui en fait précisément le milieu, et descendit trois marches de la quatrième rampe pour me recevoir. Mais mon républicain avoit imaginé une chose pour me surprendre et ne pas exécuter la parole qu’il m’avoit fait donner : il avoit couché dans un entresol qui donne sur ce palier, qui fait le milieu de ce degré, et la chambre d’audience étoit au haut du degré. Quand je fus sur ce palier, il me dit que sa chambre d'audience n’étant pas encore achevée de meubler, il croyoit que je voudrais bien entrer dans la chambre où il avoit couché et y prendre du chocolat qu’il y avoit fait apporter. Le panneau étoit trop grossier pour qu’un homme qui étoit en garde comme je l’étois sur les incidents du Génois y pût donner. Je continuai donc ma marche comme s’il ne m’eût rien dit, et je lui répondis en marchant qu'il ne m’importoit point que sa chambre fût entièrement rangée, que je connoissois la lenteur des ouvriers, et que plus les meubles étoient beaux, plus ils étoient longs à faire.

 

Quand nous fûmes à la chambre d’audience, la porte s’en trouva fermée, mais la clef en fut plus tôt apportée que l’envoyé ne l’auroit peut-être voulu. J’affectai d’y faire toutes choses avec les règles du cérémonial ; je m’assis et fis mon compliment en forme à l’envoyé assis auprès de moi ; je demandai qu’on y fit du feu, quoique je n’en eusse pas grand besoin ; j’y fis apporter le chocolat, j’en pris et engageai tous les gens de qualité du cortége à en prendre, et je demeurai beaucoup plus longtemps dans cette chambre que je n’ai accoutumé de faire en semblable occasion, afin qu’il fût si marqué que j’avois été reçu dans la chambre d'audience, qu’on ne pût en parler douteusement, et par conséquent que j’avois été reçu par l’envoyé trois marches plus bas que la moitié du degré que nous avions monté. C’est le triste de notre métier que d’être obligés à être toujours en garde sur les petits avantages que des ministres, presque toujours gens de beaucoup d’esprit, cherchent à prendre ou sur nous, ou dans les audiences où nous les conduisons ; mais on guérira plutôt tous les maux qu’on croit les plus incurables, qu’on ne guérira l’esprit de la plupart des ambassadeurs et des envoyés sur la prétention des prérogatives et des honneurs dus à leur caractère.

 

Dès le lendemain, l’envoyé vint chez moi comme pour effacer, par cette promptitude à me venir faire le remercîment ordinaire, les difficultés et les chicanes qu’il m’avoit faites. J’allai dès le jeudi lui rendre sa visite ».