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Rigaud par henri Hulst

LA VIE DE M. RIGAUD Par Henri Hulst

lue à l’Académie, s.d., pub. Dans Mémoires inédits…, 1854, II, p. 126-133

 

 « Il est fort rare, Messieurs, de voir devenir susceptible de discussion ou de glose, des noms d’une certaine célébrité, après qu’ils ont été connus et admis partout et pendant une longue suite d’années d’une manière uniforme et invariable.

Celui de l’homme illustre de qui j’ai à vous entretenir aujourd’hui, paroissoit même être moins en prise à cet égard que beaucoup d’autres, par l’honorable attention que n’a cessé de porter sur lui la ville qui lui a donné le jour, fière avec raison d’avoir produit un tel citoyen.

Toutefois, s’il avoit fallu constater le nom légalement, et par le titre qui règle désormais celui de quiconque naît dans quelque état de la chrétienté, le nom d’Hyacinthe Rigaud, sous lequel nous l’avons connu avec toute l’Europe, ne se trouveroit être qu’une espèce d’extrait ou l’abréviation de son nom véritable.

Je commencerai par le poser ici, tel qu’il est énoncé dans l’extrait baptistaire en bonne forme que j’ai entre mes mains, sauf à nous en tenir ensuite au nom auquel une longue possession nous a accoutumés.

Suivant cet acte, il s’appeloit donc ainsi : Hyacinthe, François, Honorat, Mathias, Pierre-le-Martyr, André, Jean, Rigaud y Ros, c’est-à-dire Rigau-le-Roux.

Il faut que M. Rigaud ait ignoré toute sa vie cette nombreuse nomenclation qui lui avoit été imposée par ses parents ou par la dévotion du pays, ainsi que la sorte d’adjectif mis à la suite de son nom de famille, puisqu’il n’en a jamais fait usage dans aucun des actes qu’il a passés durant le cours de sa vie, même dans ceux où cette précision est requise le plus spécialement.

C’étoit pour fixer les incertitudes que nous avions sur son âge, que j’avois pris le parti de faire lever sur les lieux l’extrait baptistaire qui m’a donné cet éclaircissement. J’y ai encore reconnu que M. Rigaud s’étoit mécompté sur ce point de quatre années qu’il avoit de plus qu’il ne pensoit avoir, car il se croyoit né le 25 juillet 1663, et m’avoit lui-même donné cette date longtemps avant sa mort. Il étoit trop vrai, pour me la donner ainsi s’il ne l’avoit pas cru exacte ; et je n’ai jamais rien connu en lui qui tint de cette foiblesse, que quelques hommes, d’ailleurs assez mâlement agissants, semblent sur le fait de leur âge, dérober quelquefois du sexe à qui nous avons souvent intérêt de la pardonner.

Quoi qu’il en soit, il résulte de cet acte justificatif, que M. Rigaud étoit né à Perpignan de Mathias Rigau-y-Ros, et de Marie (Serre), sa femme, le 20 juillet 1659, et que par conséquent il avoit, au jour de son décès, arrivé le 27 décembre 1743, quatre-vingt-quatre ans cinq mois et sept jours.

Ces détails par lesquels je débute ne portent pas sur des points qui en soi pourroient être regardés comme étant assez indifférents. La raison qui m’a engagé à les éplucher avec tant de scrupules, est que je m’imagine qu’on ne sauroit être trop exact quand il s’agit de vous remettre devant les yeux l’histoire des grands hommes dont le mérite se trouve couronné par votre estime.

D’ailleurs, je crois vous devoir cette attention en mon particulier, lorsque cette histoire a commencé à paroître dans des livres imprimés, de ne rien avancer qui n’y soit conforme, sans vous convaincre, la preuve en main, de la justesse de ce en quoi j’y pourrois différer ; et je tiens qu’il seroit contre les bonnes règles de ne vous pas donner ces sortes de sûreté, pour des écrits que vous voulez bien honorer de votre adoption : je reviens à mon sujet.

L’enfance d’Hyacinthe fut signalée comme l’est d’ordinaire celle des sujets que le ciel fait naître pour figurer un jour à la tête des arts, c’est-à-dire par des dispositions saillantes et par un amour insatiable de les exercer.

Son père, fils de peintre, peintre lui-même, les accueillit et les cultiva avec cette chaleur éclairée et tendre que ces qualités réunies inspirent naturellement. Des progrès d’une rapidité étonnante avoient déjà surpassé ses espérances, lorsque la mort l’enleva à cet élève chéri, à peine âgé de huit ans.

Privé de ce secours, celui-ci redoubla d’application, se flattant d’y trouver de quoi les suppléer ; mais celui des grands exemples lui manquoient absolument à Perpignan. Avant d’avoir atteint l’âge de quatorze ans, il n’y trouva plus ni maître ni tableau qui ne cédât à ce qu’il avoit acquis de talent. Il ne s’en crut pas plus habile. Les esprits nés pour aller au grand s’éblouissent rarement de leurs premiers succès. Ceux de Rigaud ne lui servirent qu’à lui faire mieux concevoir tout ce qui lui manquoit encore. Ce qu’il entendoit dire des chefs-d’œuvre de l’école d’Italie, de celle de Flandre et de la vôtre, Messieurs, l’enflamma du désir de les aller consulter.

Sa mère, femme de très-bon esprit, connut trop le mérite de ce désir pour le combattre, et le vit formé avec tant de solidité qu’elle y sacrifia le dessein, si sage à tant d’autres égards, où elle avoit été jusque-là, d’élever ce fils sous ses yeux. Elle osa le confier à cette passion si vertueuse qu’il montroit pour l’art, et l’envoya à Montpellier.

Il s’y mit sous la conduite de Pezet, peintre médiocre, mais qui possédoit une collection de beaux tableaux. Cette circonstance le décida. Ranc exerçoit l’art dans la même ville ; il étoit beaucoup plus habile que Pezet. Rigaud se concilia son amitié, et l’eut en quelque sorte pour maître aussi, sans pourtant quitter le dernier, préférant à tout autre avantage celui de vivre habituellement avec les ouvrages des grands hommes qui paroient son cabinet. Cela l’occupa pendant quatre ans.

S’étant ensuite rendu à Lyon, parce que ses conducteurs lui avoient dit qu’il pouvoit se produire par lui-même, il s’y arrêta quatre autres années. Ses talents ne tardèrent pas à s’y faire connoître, et même à être exagérés par des prôneurs, nation plus échauffée souvent qu’éclairée, moins dangereuse alors au jeune commençant, par le nombre d’envieux qu’elle lui suscite que par la sotte vanité dont elle manque rarement de lui remplir la tête, et qui le perd sans retour. Vous le savez, Messieurs, il faut plus qu’un maître et une vertu ordinaires pour résister à ce genre de séduction.

Rigaud y résida constamment. L’ambition d’exceller dans son art l’emportoit chez lui sur toute autre. Paris et Rome attiroient tous ses vœux. Colbert et le Brun y étoient l’âme de votre école, et la maintenoient dans cet état florissant auquel nous vous devons, après nous avoir donné les Lafosse, les Jouvenet, les Boulogne, les Coypel, avec les de Troy, les Largillière et tant d’autres. Quels émules pour un jeune homme aussi noblement inspiré que l’étoit le nôtre ! Le désir de s’approcher d’eux et de combattre à leurs côtés, il me l’a dit nombre de fois, l’enflamma à tel point qu’il le privoit souvent du repos de la nuit. Ilne put pourtant se rendre à Paris qu’au commencement de 1681, étant alors dans la vingt-deuxième année de son âge.

Il se présenta aux exercices de cette Académie, en vrai sujet de distinction, et y fut bientôt regardé et cité comme l’exemple des étudiants. Six mois seulement après avoir commencé à dessiner d’après le modèle, il peignoit des académies au premier coup avec une facilité et d’un goût de couleur que les maîtres même ne se pouvoient lasser d’admirer. L’année suivante, il remporta le premier prix de la peinture. Il reçut ce prix des mains du grand Colbert, la dernière fois que ce second père de l’Académie l’honora de sa présence. M. Coustou l’aîné en reçut en même temps le premier prix de sculpture. Pouvoient-elles terminer plus heureusement cette munificente fonction, à moins que l’on voulût croire, par un sentiment rétroactif, qu’en la finissant, elles l’aient remplie de toute l’intention de cet immortel protecteur ?

Comme Rigaud étoit fort laborieux, les études qu’il faisoit habituellement pour embrasser l’art dans toute son étendue, et même celles qu’il lui avoit fallu faire pour mériter le grand prix, ne l’avoient point empêché de faire presque en même temps un nombre considérable de portraits. J’ai reconnu avec étonnement, par le registre qui nous reste de tous ceux qu’il a faits pendant sa vie, que dans le cours de ces deux premières années 1681 et 1682, il en avoit produit jusqu’à trente-trois. M. le Brun en vit quelques-uns, et entre autres celui de M. de Lafosse, et y remarqua une propension si décidée pour le talent du portrait, qu’il n’hésita point à porter le jeune Rigaud à s’y dédier sans réserve, et à renoncer à la pension de Rome, qu’il sollicitoit avec l’empressement le plus vif.

Dès qu’il fut bien déterminé à se renfermer dans ce talent, il se mit à l’étudier encore plus particulièrement qu’il n’avoit fait jusqu’alors, et avec un zèle tout nouveau. Van Dyck fut pendant quelque temps son guide unique. Il le copioit sans relâche, non de cette façon servile et banale dont nous voyons tant d’exemples, mais en habile homme comme il l’étoit déjà ; M. Collin de Vermont est en état de fournir la preuve de ce que j’avance ici. Il possède plusieurs de ces copies, faites jadis dans cet esprit par M. Rigaud, où l’on reconnoît toute l’intelligence et même tout le feu et le beau-faire du grand maître dont il cherchoit à se pénétrer.

Ne craignez pas, Messieurs, de rencontrer ici dans notre jeune homme un de ces fougueux enthousiastes qui ne semblent adorer le mérite des grands maîtres défunts que pour mépriser celui des maîtres vivants. Il étoit trop heureusement né pour donner dans un pareil travers. MM. de Troy et de Largillière commençoient alors à Paris cette carrière qu’ils ont fournie si glorieusement ; Rigaud les regarda dès lors avec les mêmes yeux que le public éclairé les a considérés depuis, et les rechercha avec cette pureté d’estime qui manque rarement de réussir. Elle forma entre eux une liaison qui dura pendant toute leur vie, et n’en fait pas la circonstance la moins honorable.

Plus jeune qu’eux de quelques années, Rigaud les fréquentoit fort assidûment, et dévoroit les merveilles qu’il leur voyoit opérer. L’impression qu’elles faisoient sur lui paroît mériter d’être déposée ici ; un noble désespoir de se trouver si éloigné à les pouvoir atteindre lui arrachoit souvent des larmes, quand, au sortir d’avec eux, il se retrouvoit seul avec lui-même : il m’a plus d’une fois raconté cette particularité que ces larmes étoient différentes de celles que fait jeter l’envie.

Un émule si dignement inspiré ne pouvoit tarder de devenir un rival redoutable. Bientôt en effet on le vit marcher sur la même ligne, pour ainsi parler, avec ces deux grands maîtres. Le trait du portrait de Materon qu’on trouve placé dans une vie imprimée de Rigaud, quoique d’une façon un peu défigurée, indique le ton sur lesquel étoient montés les premiers ouvrages qui sortirent de son pinceau. En restituant ce trait dans toute sa simplicité, tel que je le tiens de M. Rigaud même, cette indication n’en recevra que plus d’éclat.

Ce ne fut pas M. Rigaud qui méconnut son ouvrage, lorsque plusieurs années après, il lui fut représenté par le petit-fils de Materon, et qui le prit pour être de Van Dyck. Chose en quelque sorte impossible, ce fut le jeune Materon qui lui apporta le portrait de son grand-père comme un morceau curieux que plusieurs connoisseurs, assuroient être de ce maître incomparable ; Rigaud crut d’abord qu’il le vouloit plaisanter, et lui dit : « J’en suis bien aise. » L’autre, d’un air sérieux, reprit : « Quoi ! Monsieur, il me semble que vous ne le croyez pas de Van Dyck ! » « Non », répliqua Rigaud, « car il est de moi, et même je ne suis pas trop content de l’habillement, et y veux retoucher pour le mettre plus d’accord avec la tête qu’il ne l’est. » On sera moins étonné de la méprise de ces connoisseurs, lorsqu’on fera réflexion que, dans le temps que Rigaud fit ce portrait, il sortoit détudier Van Dyck dans les principes qu’on vient de voir, et étoit encore tout plein de son feu et de son esprit.

De semblables prémices ne pouvoient tarder de l’acquérir à l’Académie : elle l’agréa à son corps le 5 août 1684. »

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