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Suivez l'actualité du peintre Hyacinthe Rigaud (1659-1743). Inscrivez-vous !

Malgré des publications récentes, Rigaud demeure un célèbre inconnu...

La fiction qui suit, et nous ne résistons pas à l'extraire du Magasin des demoiselles, morale, éducation, Histoire, sciences, littérature, beaux-arts, voyages, biographie, recréation, économie domestique, Modes, petits courriers des demoiselles (Paris, 1845, vol. 1, p. 339 et suivantes), procède d'une vieille tradition dix-neuviémiste, qu'apparemment les « publications récentes » font perdurer. Sans doute ce type de récit ultra-romancé, dédié à l'éducation des demoiselles en mal de romantisme et digne aujourd'hui d'un nouvel épisode de la série « Angélique », accréditera certains constats contemporains disant  Hyacinthe Rigaud encore prisonnier d'a priori historiographiques, volontiers entachés de considérations nationales... Rigaud, vieillard voûté et dès lors bougonnant, devient en trois tirades et après quelques bonnes chopines, premier peintre du roi, en un happy-end tourbillonnant qui puise sa source chez Dezallier d'Argenville. Etonnant que ce roman féminin (dans lequel Elisabeth De Gouy devient Madame Leterrier) ait été oublié de ceux qui semblent aujourd'hui regretter qu'en parlant de Rigaud, l'on se contente la plupart du temps de répéter une tradition, sans en vérifier l'exactitude ni sans parfois citer les sources sur lesquelles on se fonde. (ouf, nous les citons !). Vérifier l'exactitude... heureux d'Argenville et consorts qui échappent ainsi à certaines censures contemporaines ; lesquelles privilégient, en guise de comparaisons scientifiques, le dos plus pratique de certaines encyclopédies libres...


 

RÉCRÉATIONS.
« Un Mariage d’artiste »

 

« Vous me demandez, mon vénérable ami et maître, pourquoi je persiste à vivre célibataire, et votre attachement vous fait désirer pour moi une heureuse et riche union. En écrivant, vous avez trempé votre plume dans vos couleurs, et alors j’ai été forcé de tenir conseil avec moi-même. Vos motifs entendus et lus, d’une part ; de l’autre, ma vie bien examinée, mon caractère bien étudié et surtout ma condition d’artiste appréciée, j’ai regret de vous annoncer que votre bien humble serviteur veut et prétend demeurer garçon. »

 

L’homme qui traçait ces lignes fut brusquement interrompu par un personnage qui entra sans être annoncé. Avant de tracer le portrait du nouvel arrivant, je dois au moins l'esquisse de celui qui venait de faire connaître d'une manière si formelle son peu de vocation pour le mariage. Il était dans la force de l’âge, et sans être régulièrement beau, sans avoir cette taille fine et élancée que l’on trouve si souvent dans les portraits qui datent du siècle de Louis XIV, il pouvait cependant, et à bon droit, prétendre a de légitimes succès. Quoique d’un ovale un peu commun, et malgré un teint un peu trop animé, son visage avait du caractère ; de grands yeux bruns à fleur de tête, des lèvres épaisses mais vermeilles, un nez un peu fort mais bien dessiné, formaient un ensemble qui pouvait peut-être manquer de grâce, mais non, certes, d'esprit et d’éclat. Cet ami du célibat était enveloppé dans un ample surtout de soie vert tendre glacé de rose, et sa tête était couverte par une large toque de velours gris clair, se tenant droite, raide et carrée comme le mortier d’un président de la grand’Chambre.

 

Avec ce personnage le nouveau venu présentait un parfait contraste. Il était grand, mince, élancé et d’une rare élégance ; son visage long et un peu busqué avait de grands airs ; ses beaux yeux, son teint doucement coloré, ses mains blanches et effilées, sa jambe qui se dessinait à ravir dans un bas de soie à coins brodés, tout en lui était séduisant et gracieux. Pour vêtement, il portait un habit de velours noir, relevé par des agréments et des passementeries de soie ; un justaucorps fort long, de satin cerise glacé blanc, broché d’or, orné aux boutonnières de petites olives d’or ; autour de son cou s'enroulait une légère batiste garnie d’angleterre, qui retombait sur sa poitrine en plis riches et légers. Sa culotte de velours noir était attachée au-dessus des genoux par des tresses plates en fil d’or et de soie cerise serrées avec de petites boucles en diamants. Ses souliers, à talons, avaient pour ornement une sorte de triple ruche de rubans rabattus par étages sur le cou-de-pied. Ces rubans étaient de la même couleur que le justaucorps.

 

Maintenant disons à nos lectrices le nom des acteurs de notre histoire, tous deux peintres célèbres : l’homme au surtout vert s’appelait Hyacinthe Rigaud, l’autre Largillière. Je dois a présent appeler l’attention sur un personnage qui, au moment où est entré Largillière, s’est glissé dans l'appartement en portant une énorme perruque sur le poing. Ce petit homme, au museau de fouine, à l’œil fin, au nez pointu, n’est autre que maître bourguignon, valet de Rigaud, le plus malin, le plus dévoué, mais le plus ivrogne des valets de cette famille des Mascarilles et des Crispins, que le génie de Molière venait d’immortaliser, famille dont le descendant légitime devait plus tard paraître sur la scène sous le nom de Figaro.

 

Pendant que Rigaud faisait fête de paroles a son ami, Bourguignon, trottant menu, alla déposer la perruque gigantesque qu’il portait sur une énorme tète de bois peinte en noir, puis il vint, le front bas, l’œil soumis et l’échine courbée, remettre a son maître un petit papier proprement plié.

 

Rigaud prit cette facture, y jeta un coup d’œil et fit la moue.

 

« Ma foi, mon cher Largillière, vous le voyez, j’ai voulu me mettre a la mode !

 

— Quoi ! cette perruque est pour vous ! Vous, des cheveux blancs ! Allons donc !

 

— Largillière, mon ami, je vois que vous êtes peu informé de ce qui se passe a Versailles... Bourguignon, sortez... Depuis que notre grand roi vieillit, il semble avoir en horreur tout ce qui lui rappelle sa jeunesse ; les perruques brunes et blondes lui sont par-dessus tout désagréables, il en a témoigné quelque chose. Aussitôt les cheveux blancs sont devenus hors de prix, tout le monde demande des perruques blanches, les perruquiers ne savent à quel saint se vouer ; ils ont envoyé par toute la France pour tondre et raser tous les vieillards...

 

— Comme ce sera d’un joli effet dans nos tableaux ! fit Largillière en haussant les épaules, des visages de vingt ans et des cheveux de soixante ! Quelle belle harmonie !

 

— Bah ! nous nous en tirerons encore. A propos de peinture, je viens de congédier une folle, je l'avoue, d’une façon un peu brutale; mais j'étais à bout de patience. Asseyez-vous, et tout en m'habillant pour aller voir avec vous ce pauvre Mignard, qui se meurt, je vous raconterai mon aventure... Bourguignon !... »

 

Bourguignon parut, et obéissant, il se mit avec une activité silencieuse à vaquer aux préparatifs de la toilette de son maître qui se reprit a conter.

 

« Figurez-vous qu'un beau matin Mme Dorcourt, la femme du financier Dorcourt, se réveilla avec la malencontreuse pensée de léguer son image à l’avenir, et de me charger de faire son portrait. Elle me tourmente, elle me prie, me harcèle ; je résiste... Elle est affreuse, comme vous savez... ; un coing badigeonné de vermillon... Mais je finis par succomber, et la voilà dans mon atelier, minaudant et faisant la bouche en cœur. Nous commençons : la première séance, je n’ai trop rien à dire ; mais à la seconde, me voilà sur la sellette...

 

« Monsieur Rigaud, la bouche me semble trop grande. » Elle a une bouche a avaler ma palette ; « Monsieur Rigaud, les yeux sont trop petits de moitié. » Elle a des yeux de blaireau ; « Monsieur Rigaud, le nez est trop gros. » Elle a un nez qui ferait honneur à un cent suisse... Oui ! j’enrageais, mais enfin voilà la seconde séance terminée. Aujourd'hui mon cauchemar revient : la maladie de Mignard m’occupait, j’étais triste, et pour m’achever, Mme Dorcourt fait pleuvoir sur ma pauvre toile un déluge de critiques. Pour le bouquet, voilà qu’elle se met à me dire : « Il me semble, monsieur Rigaud, que vous employez de bien méchantes couleurs ; elles sont fades, pâles et ternes. » Je n’y tins plus : « Ma foi, madame, m’écriai-je, ce que vous m’apprenez a lieu de me surprendre, car je crois que vous et moi nous achetons nos couleurs chez le même marchand ! » Si vous aviez vu le coup de théâtre, l’indignation et le mépris de ce grotesque visage !... Elle sort comme une Junon, me laissant pris d’un fou rire qui me gagne encore en me rappelant cette comique aventure. »

 

Laissons Rigaud s’habiller et sortir avec son ami après avoir annoncé à son valet qu’il resterait absent quelques heures, et écoutons le monologue de maître Bourguignon.

 

« Bon ! les voilà partis. Le cabaretier du Puits sans Vin (jeu de mots qu’étalent encore pompeusement les enseignes du moderne Paris) m’a dit avoir reçu certain fût de vin d’Arbois... J’aurai le temps d’en boire un pot... Allons... Mais j’ai dit hier à Comtois de venir me voir ; je vais l’attendre. II ne viendra peut-être pas ; il n’en a pas le loisir. Si seulement il connaissait bien l’adresse de notre nouvelle demeure, ce qui serait différé ne serait pas perdu, il repasserait ; d’ailleurs, avant de l’inviter à trinquer, il faut bien déguster ce vin, il est gourmet Comtois. Oui, afin qu’il ne fasse pas une course inutile, et que du moins il sache mon gîte, avec de la craie blanche je vais écrire sur la porte de la rue le nom de mon maître : Rigaud, peintre, et alors, ou il attendra mon retour, ou bien il reviendra. »

 

Cédant, après cette heureuse pensée, à ses penchants bachiques, maître Bourguignon fit comme il l’avait dit, et vola au cabaret où il s’installa si bien, ce qui fait le plus grand honneur au vin d’Arbois, que Rigaud rentra chez lui avant le retour de son valet. Il faisait très-chaud, le peintre célèbre, tout en maugréant, quitta son habit de ville, se mit à l’aise, passa une veste de toile et se disposait à entrer dans son atelier, lorsqu’il entendit heurter fortement contre sa porte. Il ouvrit, et se trouva nez à nez avec un grand Jeannot de laquais qui lui demanda s’il n’était pas peintre !

 

« Oui, mon ami.

 

— Ah ! voilà ce que c’est : j’ai vu votre nom à la porte, et comme ma maîtresse m'a ordonné de lui amener un peintre...

 

— Vous avez bien fait.

 

— Pour mettre en couleur ses planchers, je suis monté...

 

— Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait?

 

— Ma maîtresse paye bien : ah ! elle va rétablir sa maison, à présent qu'elle a quitté ses habits de deuil.

 

— Ta maîtresse est en deuil ?

 

— Veuve à vingt ans. Elle demeure a deux pas.

 

— Elle est jolie ?

 

— Comme un louis d’or.

 

— Eh bien ! mon garçon, je te suis, fit Rigaud charmé ; et le voilà parti. On l’introduisit d’abord dans une antichambre, puis dans une salle a manger où il attendit quelques minutes. Rigaud prenait gaiement l’aventure et se préparait à rire de l’erreur du laquais, lorsque parut la maîtresse du logis, Mme Leterrier, veuve depuis une année d’un riche procureur au parlement.

 

Mme Leterrier, par un jeu bizarre de la nature, ressemblait un peu à Rigaud ; c’étaient les mêmes yeux pleins d’éclat, la même bouche fraîche et rieuse, le même esprit dans la physionomie. Seulement tous les traits étaient adoucis et harmonisés d’une manière plus fine et plus délicate. Sa taille, élégante et bien prise, se dessinait avec d’autant plus d’avantage qu'elle n’était pas défigurée par les exécrables paniers que les dames portaient alors a la ville. La jeune veuve parut frappée par l'expression spirituelle et enjouée du visage du peintre ; mais après l’avoir examiné un instant : « Je vous ai fait mander, dit-elle, pour mettre en couleur le parquet de cette pièce ; ce petit travail terminé, si je suis contente, je vous indiquerai d’autres ouvrages. Je ne débattrai pas le prix avec vous ; suivant l’usage de feu mon mari, je ferai examiner votre parquet par un architecte juré.

 

Rigaud contint une violente envie de rire, et résolu de pousser l’aventure jusqu'au bout, il s’inclina et répondit : « Madame me permettra-t-elle de lui soumettre une observation ?

 

— Parlez, mon garçon.

 

— Si je mets ce plancher en couleur, ces boiseries, dont le vernis est passé, vont paraître bien vieilles.

 

— Je vous vois venir, fit en riant Mme Leterrier, vous voulez me lancer dans des dépenses.

 

— Des dépenses ? reprit brusquement le peintre, mais presque rien. Je ne vous prendrai pas plus pour orner cette salle que d’autres de mes confrères vous eussent demandé pour barbouiller ce parquet... C’est par suite d’un procédé nouveau qui m’appartient... Fiez-vous à moi..., donnez-moi carte blanche.

 

— Ma foi, voire figure me semble franche et loyale, et je vous confie ma bourse. Quand commencerez-vous ?

 

— Demain, madame. »

 

Rigaud salua et partit. De retour chez lui, heureux et riant comme un malin enfant qui vient de faire une espièglerie, il se fit expliquer par Bourguignon l’origine de la méprise. La vérité est dans le vin : Bourguignon avoua tout, même la visite au cabaret. Il s’attendait a recevoir son congé, il n'en fut rien ; seulement Rigaud lui donna plusieurs lettres a porter. Au point du jour, le lendemain, le peintre était debout ; trois de ses meilleurs élèves l’entouraient, se demandant quel projet ruminait le maître pour les avoir convoqués de si bonne heure.

 

« Mes enfants, leur dit Rigaud, faites-moi le plaisir de quitter vos vêtements pour endosser ces défroques de peintres en bâtiments, et moi-même je vais bientôt paraître à vos yeux dans un costume à peu près semblable. »

 

Cela dit, il entra dans son cabinet de toilette, laissant ses élèves mettre habits bas ; ce qu’ils firent, comme bien vous pensez, en accusant leur maître d'avoir la raison tant soit peu troublée. Sa toilette achevée, Rigaud parut, et, au milieu d’un éclat de rire homérique, expliquant sa pensée, il distribua les rôles : « D’abord peinture du parquet, ensuite peinture des boiseries et du plafond, et si vous êtes discrets et habiles, grand souper chez moi tous les soirs tant que durera la besogne. » Après cette harangue qui, sans valoir celle d’un consul ou d’un dictateur romain, eut pourtant plein succès, Rigaud défila dans la rue, suivi de ses trois élèves qui avaient déjà trouvé le temps d'orner leur chef du chapeau de papier, insigne traditionnel du métier. On entra, on se mit gaiement a l’ouvrage, et avant que Mme Leterrier se fût levée, le plancher avait reçu une première couche de couleur.

Quand la dame parut, on dressait les échelles contre les boiseries, on se préparait à attaquer le plafond. A la vue de son frais et charmant visage, Rigaud rougit, et se méfiant un peu des interprétations malignes de ses élèves, il se mita travailler avec une violence et un mutisme qu’un observateur aurait facilement pu interpréter. MmeLeterrier examina et disparut pendant que les jeunes gens, quelque respect qu’ils portassent a leur maître, échangeaient quelques commentaires narquois.

 

Pour mettre fin à cette conversation, Rigaud, interrogeant ses élèves : « Qu’est-ce que nous allons dessiner sur ce panneau du milieu ? » dit-il. L’un répondit des fleurs, l’autre du gibier et du poisson ; enfin Ranc se hasarda à émettre un avis qui, dans les circonstances, ne manquait pas d’audace : « Après avoir vu, fit-il en s’adressant au grand artiste, deux ou trois fois l’abbé de Rancé à l’abbaye de la Trappe où vous avait conduit le duc de Saint-Simon, vous avez fait un portrait magnifique du pieux anachorète ; il vous serait donc facile de peindre Mme Leterrier sur ce panneau, pendant que nous autres nous sèmerions des fleurs sur ces pans de bois et sur le plafond. » Ce projet de décors fut voté d'enthousiasme, malgré les molles défenses de Rigaud. « Mais, disait-il, je ne l’ai pas assez vue ! »

 

— N’est-ce que cela ? répondit Ranc ; attendez !... » Il sonne, un valet arrive : « Veuillez prier madame de venir. » Mme Leterrier arrive. « Madame, aimez-vous les roses ?

 

— Beaucoup.

 

— Les roses à cent feuilles ?

 

— Les roses a cent feuilles sont pleines de fraicheur et de parfum.

 

— Aimez-vous les petites roses mignonnes qui fleurissent au premier soleil du printemps ?

 

— Je les aime toutes.

 

— Mais, madame.

 

— Mais, messieurs, vous allez me ruiner, vous me prenez pour une duchesse !... Comment ! à peine ai-je parlé que voilà votre camarade qui, en badinant, en a fait une fraîche et charmante... Monsieur le patron, je tremble pour ma bourse ; mais le temps du repentir n’est pas encore venu, et j’ai votre parole... Elle s’éloigna. Les rires éclatèrent et les brosses se mirent à l’œuvre ; seulement on dressa un petit échafaudage, et l’on dut tendre une toile devant le panneau sur lequel allait peindre Rigaud. Tous les arrangements faits, on poussa vigoureusement le travail pendant quelques heures, mais, comme dame nature est une très-haute et très-puissante dame qui n’abandonne jamais ses droits, l’appétit se fit sentir. Un des élèves, chargé de pleins pouvoirs, alla faire emplette de vivres et revint bientôt portant triomphalement du pain, du vin et un petit jambonneau si frais et si rond que le saint patron du charcutier n’en eût point repoussé l’hommage. Les confrères de saint Luc déjeunaient en causant, lorsque parut un valet porteur de vins que Mme Leterrier envoyait aux ouvriers. La reconnaissance l’exigeait impérieusement, on trinqua et l’on but pour porter la santé de l'aimable veuve ; et chacun reprenant ses pinceaux, Rigaud disparut derrière sa toile. Tout à coup il reparaît grave et soucieux, le menton appuyé sur sa main.

 

— Qu’avez-vous ? lui demanda Ranc, son élève favori.

 

— J'ai oublié son nez...

 

— Son nez... Ah ! je comprends.

 

Un coup de sonnette fit venir le valet et le valet fit venir Mme Leterrier.

 

— Madame, lui dit effrontément le jeune peintre, les anciens, dans leurs chants de table, avaient soin de mêler aux images joyeuses des pensées de tristesse, afin de rendre plus vif le sentiment du bonheur présent. Horace, madame, n’a jamais manqué à cette règle, et Despréaux le loue de cette habileté de composition...

 

— Je ne comprends pas trop... Voilà un dessin de guirlandes qui court et s'arrondit avec une grâce et une mollesse adorables.

 

— Oh ! quand la main de nôtre maître y aura passé, vous verrez, madame.

 

— Mais, monsieur, pourquoi m’avez-vous fait appeler ?

 

— Ah, pardon, madame : une salle à manger est évidemment un lieu de réunions joyeuses, voulez-vous que nous suivions l’exemple d'Horace ?

 

— Je n’y suis pas du tout.

 

— Je voulais vous demander, madame, s’il vous conviendrait que nous jetions quelques soucis parmi ces fleurs d’amours et de printemps.

 

— Faites. » Elle disparut, tandis que Rigaud remontait précipitamment à son échelle. La journée terminée, les peintres fermèrent à clef la salle et allèrent s’égayer autour d'un abondant souper dont, suivant sa promesse, le maître fît les honneurs et les frais.

 

Le lendemain ou reprit les déguisements, et lors de sa première visite à l'atelier Mme Leterrier demeura saisie d’étonnement. Ce n’était que roses, que lilas, que feuillages embaumés ; elle essaya de soulever la toile derrière laquelle travaillait Rigaud, mais celui-ci la supplia de vouloir bien attendre vingt-quatre heures, et elle y consentit. Cependant elle commençait à s'étonner de l’habileté des peintres que le hasard lui avait fait rencontrer, et plusieurs fois dans l’après-midi elle revint à l’atelier, conduisant des visiteuses auxquelles elle se faisait un bonheur de montrer les merveilles naissantes de sa salle à manger. Parmi ces dames le hasard amena Mme Dorcourt, qui trouva toutes les fleurs on ne saurait mieux peintes et plus galamment disposées.

 

Après avoir épuisé tous les termes imaginables de l’éloge elle ajouta : « Figurez-vous, ma chère madame Leterrier, que j'ai voulu faire exécuter mon portrait par Rigaud ; il n’a pu en venir à bout. »

 

A ces paroles, tous les jeunes gens levèrent les yeux, et la toile derrière laquelle travaillait Rigaud s’agita.

 

— Oui, ma chère, il y a renoncé ; j’ai la figure si mobile, une expression si rapide, des traits si difficiles a saisir qu’il m’a demandé grâce.

 

— Vous m’étonnez, car il a un talent admirable, et le portrait qu’il a fait de Bossuet est un chef-d’œuvre ; c’est bien certainement le premier portraitiste de notre époque.

 

— Ne croyez donc pas cela: il réussit dans les étoffes, et voilà tout son mérite.

 

— Quel homme est-ce ? je désirerais beaucoup le connaître.

 

— C’est un homme grossier, d’une figure commune, avec de gros yeux qui ne disent rien, une bouche épaisse (la toile s’agitait, Ranc se mit a siffler un air), un gros courtaud plein de vanité, rouge comme la crête d'un dindon.

 

— Allons, ma chère dame, vous lui en voulez, et je suis forcée de vous récuser ; mais nous dérangeons les ouvriers, et cette odeur de peinture est capable de vous incommoder. »

 

Les deux dames sortirent, et Rigaud, furieux et riant jusqu’aux larmes, vint partager la bruyante gaieté de Ranc et de ses deux amis. Cette journée se termina sans autre événement. Le lendemain, l'ouvrage avançait ; Mme Leterrier, émerveillée de l’habileté de ses peintres, vint s’asseoir à plusieurs reprises au milieu d’eux ; elle, les interrogeait et ne cessait de leur demander comment ils n’appliquaient pas leurs talents à des travaux d’un ordre plus relevé ; elle semblait prendre un grand plaisir à la conversation de Rigaud qui, de derrière la toile, lui racontait ce que l’état de peintre avait de douleur et de jouissance, et les anecdotes curieuses qui révélaient le caractère et le génie des grands artistes. Les heures s’envolaient rapides et heureuses, lorsque tout a coup la porte de la salle à manger s’ouvrit avec fracas, et Bourguignon se précipita brusquement : « Monsieur Ranc ! monsieur Ranc ! s’écria-t-il en apercevant cet artiste, au nom du roi ! au nom du roi !

 

— Tais-toi donc, tais-toi, animal. »

 

Au même instant parut un gentilhomme qui, en apercevant Mme Leterrier, s’inclina et lui dit : « Au nom du roi, madame, je viens parler a M. Rigaud qui, m’a-t-on dit, se trouve chez vous...

 

M. Rigaud ? » murmura-t-elle étonnée.

Au même instant ce grand artiste, abattant la toile qui le dérobait aux regards de l'envoyé de S. M., se mit a descendre.

 

« Je vous trouve, monsieur, comme toujours, faisant des chefs-d’œuvre, reprit celui-ci. Mignard est mort hier, S. M. m’a chargé de vous annonce qu’elle vous avait choisi pour le remplacer, et je suis heureux d’être le premier à vous saluer du titre de premier peintre du roi.

 

— Premier peintre du roi ! premier peintre du roi ! murmura Mme Leterrier en retombant sur son fauteuil...

 

— Dites au roi, monsieur le duc, avec quelle émotion je reçois cette nouvelle preuve de sa haute faveur. Dans quelques heures je serai à Versailles, et j’irai aux pieds de S. M. porter le tribut de mon éternelle reconnaissance... »

 

Le gentilhomme salua et partit, laissant l’heureux Rigaud dans les bras de ses élèves qui criaient à tue-tête : « Vive le roi ! vive le roi ! »

 

Le peintre, s'arrachant à ces doux et pieux embrassements, s’approcha de Leterrier : « Madame, lui dit-il, votre maison m’a porté bonheur ; me sera-t-il permis d’y reparaître, et si vous n’êtes pas trop mécontente de votre peintre, lui permettrez-vous d’achever l'ouvrage qu’il a commencé ?

 

Mme Leterrier resta quelques instants sans parole, puis maîtrisant peu a peu son émotion : « Ce portrait qui, tel que vous le laissez, est une merveille de l’art, ne sera achevé que par M. Rigaud, s’il daigne y retoucher.

 

Ranc, les larmes aux yeux, s’approcha à son tour de Mme Leterrier : « Sera-t-il aussi permis aux élèves du maître d’achever leurs ouvrages ? »

 

Ces paroles furent prononcées d’une voix si soumise et si émue que Mme Leterrier ne put retenir ses pleurs... « Venez tous, murmura-t-elle. Elle s’enfuit.

 

Six mois après cette scène, dont nous nous sommes fait le fidèle historien, dans cette même salle à manger où s’était épuisé le génie de Rigaud et le goût de ses élèves, au bruit des verres, à la lueur des flambeaux, Ranc, peintre ignoré encore, portait cette santé :

 

« A Mr Rigaud, les élèves du meilleur des maîtres, du premier peintre de Sa Majesté, du Van Dyck de la France ! » Rigaud, ce jour même, venait de célébrer son mariage avec Louise Leterrier.

 

Cette union fut bénie, et quarante-sept ans après, lorsque le grand artiste perdit son épouse adorée, cette perte le conduisit rapidement au tombeau. Il mourut en 1743, laissant une réputation que le temps n’a fait que confirmer. Ranc, qui joue un rôle dans cette histoire, épousa la nièce de Rigaud et fut un peintre de talent.

 

De La Reynie.