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12 Dec

Version Belle-Isle remaniée à Chatellerault

Publié par Stéphan Perreau

Le 5 décembre, à Chatellerault, passait en vente deux probables Vialy, que le site LOF remarquait avec raison (photos empruntées au site). Les deux pastels, de grand format (H. 76 : L. 60 cm) ont visiblement été pensés en pendant et sont contemporains. Logiquement, on à faire à des époux (lots 410-411).

 

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Le portrait masculin s'avère être une version simplifiée (mais fidèle) du portrait de Charles-Louis-Auguste Foucquet, comte puis duc de Belle-Isle, peint en 1713 par Hyacinthe Rigaud... Ce qui n'est guère étonnant quand on sait que Louis René Vialy avait été un fidèle élève du catalan. 

 

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Le duc de Belle-Isle - château de Manom

 

Inscrit aux livres de comptes en 1713 pour 500 livres (« M. le comte de Bellisle. h. r. »), le tableauriginal existait, selon Joseph Roman, en 1919 chez M. le comte de Bertier de Sauvigny à Paris et en répétition, provenant de Mgr Fouquet, archevêque d’Embrun, chez Mme Isoard à Embrun (1).

 

D'autres versions sont mentionnées par Mireur au début du siècle et d'autres (avec variantes) passèrent en vente en 1993, 1999... Quelques copies sont aussi mentionnées par Roman aux musées de Metz et Rodez [non confirmé par les musées correspondants]. Une réplique du XIXe siècle d’après Rigaud, assez fidèle dans le décorum mais présentant un visage grossier est passée en vente à Paris, hôtel Drouot (Rieunier), le 19 octobre 2007 (lot 7, invendu) puis, le 7 avril 2008, lot 44 (H. 144 ; L. 113).

 

Charles Louis Auguste Fouquet, comte puis duc de Belle-Isle (Villefranche-de-Rouergue, 1684 - Versailles, 1761), était le petit-fils du fameux intendant de Louis XIV, et fit carrière comme diplomate et homme de guerre. Saint-Simon, qui lui accorde « de la douceur, de la figure, toutes sortes de langages, de la grâce en tout, un entregent, une facilité, une liberté à se retourner, un air naturel à tout, de la gaieté, de la légèreté, aimable avec les dames et en bagatelles, prenant l’unisson avec hommes et femmes, et le découvrant d’abord » avait peut-être perçu le désir de Belle-Isle de faible oublier la disgrâce de son grand-père grâce à ses faits d’arme. En 1713, date où il sollicite Rigaud, il n’est pas encore gouverneur de Metz (1733), ni duc et pair (1748) et encore moins secrétaire d’Etat à la guerre (1758). Il faudra attendre le 10 mai 1721, pour le comte de Belle-Isle n’épouse en première noces Henriette-Françoise de Durfort de Civrac (fille de Claude, marquis de Civrac et d’Angélique Acarie du Bourdet). Sans doute ses qualités affables permirent à Rigaud de laisser de lui un portrait plaisant, aux traits rieurs.  

Selon la mention d’« habillement répété » noté aux livres de comptes, un modèle antérieur servit pour l’élaboration du portrait du duc, d’où le prix relativement faible au regard de la composition (500 livres). En 1714, Charles Sevin de La Penaye, fidèle aide de l’atelier de Rigaud, recevra 52 livres pour avoir « Habillé le portrait en grand de Mr le comte de Bélisle ».

Le modèle est figuré jusqu’aux genoux, en armure devant un fond de bataille. Il pose ses mains croisées sur un bâton de commandement près duquel on aperçoit un casque (ces deux accessoires posés sur un rocher à gauche). On retrouvera tout ce vocabulaire en 1715 pour le portrait Charles XII de Suède, du baron Erik Sparre vers 1717 puis, en 1722, avec l’effigie du duc de Saint-Aignan… La position des mains se retrouve également dans le petit « répertoire de mains et fleurs» conservé au musée des Beaux-arts de Rouen (Inv. 975-4-5521) : mains et agencement de cravate. En 1713, Rigaud choisit de représenter Belle-Isle en simple chef des armées, sans le bâton fleurdelisé de maréchal de France. L’un des seules versions du portrait original de Rigaud, est conservé au château de Manom, berceau d'un branche de la famille (2). Il s’agit vraisemblablement d’une copie d’atelier réalisée sur laquelle on a repeint, dans les années 1740, les différentes marques des distinctions obtenues par le modèle : Chevalier des Ordres du roi (réception le 1er janvier 1735), maréchal de France (11 février 1741 avec inscription apocryphe à même la toile en haut à droite et fleurs de lys sur le bâton), cordon de l’ordre de la toison d’or (5 avril 1742)... (3).

 

Il est à remarquer que dans le pastel attribué à Vialy, seul le cordon bleu du Saint-Esprit appraît et pas encore le cordon rouge de la toison d'or (porté autour du cou), ce qui permettrait de dater cette oeuvre entre 1735 et 1742. L'identité du modèle féminin serait donc Marie Casimire Thérèse Genevière Emmanuelle de Béthune, fille aînée de Louis Marie Victoire, comte de Béthune et d'Henriette d'Harcourt. Le mariage avait eu lieu le 15 octobre 1729, alors que le comte de Belle Isle était veuf depuis 6 ans. C'est qu'il avait dû attendre que Mlle de Béthune ait été également veuve de François Rouxel de Médavy, lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Dunquerke, ce qui arriva dès 1728...


Le succès de l’effigie, auprès du public et surtout du modèle, inspira sans doute Maurice Quentin de La Tour qui, lorsqu’il expose au Salon de 1748, sa version au pastel de la face de Belle-Isle (4). Dans son portrait, La Tour avoue franchement sa dette à Rigaud. Même port de tête, même regard, même spiritualité... Mais il est vrai que le pastelliste n’en était pas à son premier coup d’essai et, admirant son aîné, il avait déjà copié le visage (ingrat mais criant de naturel) de l’archevêque de Paris Vintimille que Rigaud avait peint en 1731 (5).

Plus tard, Anne-Baptiste Nivelon (active entre 1750 et 1764), réunira Rigaud et La Tour en juxtaposant le visage peint par le pastelliste sur l’attitude choisie par Rigaud (6). Une autre version de Nivelon extrapolera le même portrait en pied (7).

 

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Grâce aux Mémoires de Jean Georges Wille, alors jeune graveur protégé de Rigaud, nous sommes bien documentés sur la genèse de la gravure réalisée d’après l’œuvre du catalan (8), une « figure jusqu’aux genoux, les ordres de chevalerie et les fleurs de lis sur le bâton ajoutés par M. Rigaud à l’ancien portrait, ce qui au fond forme une espèce d’anachronisme » selon Hulst... Rigaud, après avoir examiné deux estampes réalisées par l’artiste allemand d’après des portraits de Largillierre lui aurait donc dit :

 

« Votre courage à entreprendre et l’amour que vous faites paraître de votre art me font également plaisir. Je veux vous être utile. Voici le portrait du maréchal de Belle-Isle sur ce chevalet, auquel je dois retoucher quelque chose […]. Venez me voir au bout de huit jours. En attendant, je tâcherai d’obtenir de M. le Duc la permission de vous remettre son portrait, afin que vous l’exécutiez soigneusement en gravure. Ce seigneur ne doit-il pas en être flatté ? Au reste, laissez-moi faire. Je conduirai le tout à votre avantage, soyez-en persuadé ».

 

Lorsque Wille revient après le temps convenu pour solliciter Belle-Isle et, alors qu’il empoignait vivement l’œuvre, Rigaud lui aurait lancé : « Doucement ! La vivacité est bonne, mais un peu de patience l’est aussi quelquefois ; voicy mon valet de chambre qui apporte le café, nous le prendrons ensemble si vous le voulez bien », réflexion montrant un Rigaud aimant à cultiver son goût pour les réceptions intimes. Wille nous confirme qu’il réalisa en premier lieu un dessin correspondant avant de se lancer, à ses frais, dans la gravure « avec autant de châleur que de prudence ». Il vendit pour cela à Odieuvre ses planches figurant l’autoportrait de Largillierre (1738), de Cromwell et du prince d’Anhalt-Dessau. Sur les conseils de Rigaud, Wille alla présenter son travail au duc qui en fut fort satisfait et l’engagea à se faire payer 600 livres auprès de son trésorier, M. de La Monce, auxquelles s’ajoutèrent 300 livres pour une centaine d’épreuves. Le succès de l’estampe fut tel qu’on sollicita à nouveau l’artiste en 1759. Le 13 juin, en effet, Wille note dans son journal : « le portrait de M. le duc de Belle-Isle me fut proposé, mais j’ay recommandé MM. Daullé, Gaillard, Tardieu » (p. 114).

L’estampe sera reprise par Desrochers, à une date inconnue (9).

 

Stéphan Perreau

 

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(1) H. 134 ; L. 103. Manom, château de La Grange. Inscription en haut à droite à même la toile : « LOUIS AUGUSTE DE FOUQUET / ML DUC DE BELLEISLLE 1741 »

 

(2) Voir Hulst/3, p. 191-192 ; Wille, ed. 1857, p. 71-74 & 106-109 ; Portalis & Béraldi, 1880-1882, III, p. 664-666, 704 (n°35) ; Eudel, 1910, p. 91 ; Roman, 1919, p. 168, 173 ; Perreau, 2004, p. 208, repr. p. 210, fig. 191 ; Marcheteau de Quincay, 2006, p. 23-24, repr. p. 24, fig. 30 (toile) & 31 (gravure).


(3) Pour les titres de Belle-Isle, voir Christophe Levantal, Ducs et pairs et duchés-pairies laïques à l'époque moderne : (1519-1790), dictionnaire prosographique, généalogique, chronologique, topographique et heuristique, ed. Maisoneuve et Larose, 1992, p. 439 et suiv.

 

(4) X. Salmon, C. Debrie, Maurice Quentin de la Tour, prince des pastellistes, Somogy, 2000, p. 131-132.

 

(5) Rochester, memorial art Galerie of University. Inv. 68.1, voir X. Salmon, Maurice Quentin de La Tour, le voleur d’âme, Artlys, 2004, p. 76-77.

 

(6) Huile sur toile. H. 128 ; L. 96. Versailles, musée national du château. MV3829. En dépôt à l’hôtel Matignon à Paris. Voir Constans, 1995, II, p. 684, n°3850.

 

(7) Huile sur toile. H. 215 ; L. 140. Versailles, musée national du château. Inv. 6936, MV1085, B 2158. Voir Constans, 1995, II, p. 684, n°3847.


(8) Dans le même sens que la toile. En bas de l’estampe, de part et d’autre d’une composition aux armes, la lettre suivante : « Charles Louis Auguste - Foucquet de Belle-isle / Duc de Gisors, Prince du St Empire, Maréchal de Frce. - Chevalier des Ordres du Roi, et de la Toison d’Or, / Gouverneur de Metz, et Pays Messin, Gén[é]ral des Armées du Roi, - Ambassadeur extraord. près l’Empr. et Plénip.re en Allemagne / Présenté à Monseigneur le MARECHAL DE BELLE-ISLE - par son très humble et très obéissant serviteur Wille ». Sous le trait carré : « Peint par Hythe. Rigaud, Ecuier Chev. De l’Ordre de St. Michel - Et Gravé par Johann Georges Wille, à Paris, 1743 ».

 

(9) Gravé par Etienne Jehandiers Desrochers sans date, en contrepartie de la gravure de Wille, manière noire. En buste à droite dans un ovale de pierre à cartouche : « Charles Louis Auguste / Foucquet, Comte de Belleisle / Mestre de Camp Général des Dragons de France / Gouvernr de Metz, Lieutet Genel des Armées du Roy et / Chevalier de ses ordres en 1735. Maréchal de France en 1741 ». Sur le plat du socle, de part et d’autre de l’ovale : « Desrochers  ». En bas : « Tout à tout ce guerrier / sert Minerve et Bellonne ».

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