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Suivez l'actualité du peintre Hyacinthe Rigaud (1659-1743). Inscrivez-vous !

04 Dec

Monseigneur l'archevêque de Saint Albin

Publié par Stéphan Perreau

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D'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai - commerce d'art © d.r.

 

Parmi les grandes effigies de prélats français que Hyacinthe Rigaud eut l’occasion de peindre, celui de Charles de Saint-Albin, archevêque de Cambrai tient une place particulière. En mars 2009, nous avions eu l’occasion de contribuer à la page Wikipedia correspondante au personnage, en développant certains points de sa biographie et en évoquant les versions peintes, gravées et dessinées du portrait par Rigaud. Le 16 décembre prochain, à Drouot, Delvaux proposera la petite version[1] déjà vue chez Libert, le 7 avril 2004, sous le lot 32., l'occasion de revenir sur la genèse de cette effigie. Si la petite pièce mise en vente reproduit de manière fidèle le portrait original[2], quelques maladresses dans le visage et dans la supperposition des plans (main sur le torse come « enveloppée » du rabat d'hermine plutôt que posée dessus), l'empêche d'y voir un modelo. Plutôt une reproduction peut-être d'un des aides de l'atelier. Mais ne boudons pas notre plaisir. Il s'agit là d'une œuvre qui fait son effet, décorative et sensible dans la touche.

 

Charles de Saint-Albin (1698-1764) était le fils de Philippe, duc d’Orléans, Régent de France (1674-1723) et d’une danseuse de l’opéra, Florence Perrin, dite La Florence, alors en cheville avec un greffier en chef de l'hôtel de ville, Mittantier, « qu'elle ne quitta point ». Cette jeune beauté eut la préséance sur Charlotte Desmares et la princesse Palatine la jugea sévèrement dans sa correspondance (18 déc, 1720, t. II, p. 294) : « La mère de l'abbé de Saint-Albin était fort belle, mais elle n'avait nul esprit ; c'était une sotte ; lorsqu'on la voyait on aurait pensé, avec ses jolies mines, que personne n'était plus fin qu'elle . »

 

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Georg Friedrich Schmidt d'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai (détail) - 1741 - collection privée © Stéphan Perreau

 

La beauté de La Florence sembla faire l'hunanimité mais sa gloire fut brève. Elle eut cependant le temps de mettre au monde un fils, comme le rapporte les Mémoires du comte de Maurepas (t. I, p. 108) : « Elle devint grosse et eut un garçon  qui a été baptisé à Saint-Eustache, comme fils du sieur Coche, valet de chambre de M. le duc d'Orléans. C'est ce fils que M. le duc d'Orléans a reconnu depuis sous le nom d'abbé de Saint-Albin, à la sollicitation de Madame, qui l'aimoit beaucoup par rapport au père Lignères, à qui il faisoit régulièrement sa cour ». On connaît ensuite l'attachement irrésolu de Madame pour ce petit enfant, malgré son aversion pour les bâtards : « J'ai eu plus d'attachement pour ce pauvre garçon, dès sa plus tendre enfance, que pour toutes ses sœurs, car je suis persuadée que, de tous les enfants légitimes ou illégitimes de mon fils, c'est celui qui m'aime le mieux. [...] Il a un air de famille ; il ressemble fort à feu Monsieur ; il a quelque chose de son père et beaucoup de mademoiselle de Valois ... C'est un charmant et très-honnête garçon, il ressemble à feu Monsieur, mais il a une plus belle taille ; il a une tête de plus que son père ».  L'intervention éclatante de Madame lors de la soutenance de la thèse de l'abbé en Sorbonne fit grand bruit...

 

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D'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai - commerce d'art © d.r.

 

C'est encore à sa grand mère que Saint Albin dut sa légitimation. Dans une lettre écrite le 30 octobre 1721 à son confident, le comte Eberhard Ernst von Harling (également client de Rigaud en 1719), la princesse confiait : « Il m’est le plus cher puisque je le considère comme le plus sûr des bâtards de mon fils ; depuis l’enfance il s’est attaché à moi plus que les autres. Je voudrais bien que mon fils le légitime ». Ce sera fait en 1706. Saint Albin avait été poussé dans la carrière ecclésiastique comme évêque de Rouen (1721) puis de Laon (1722). Fait Pair de France il obtint l’archevêché de Cambrai (détruit) au grand scandale de tous. Dans sa Description de l’archevêché de Cambrai en septembre 1704[3], l’abbé Ledieu évoque l’univers dans lequel Monseigneur de Saint-Albin évoluera, plus particulièrement la chambre à coucher, et où le souvenir du grand Fénelon planait : « Le Portrait du roi d’Espagne est placé sur la cheminée même, celui du roi est au-dessus immédiatement ; à droite, suit celui de Monseigneur le Dauphin et tout de suite celui de Monseigneur le duc de Bourgogne ; ces deux et celui du roi sur la même ligne, tous portraits en buste de la façon de Rigaud ».

 

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Plan de l'archevêché (détruit) de Cambrai © Médiathèque de Cambrai

 

Saint Simon décrivit le nouveau prélat comme extrêmement bon mais parfaitement ignorant. Peu enthousiasmé par sa carrière, Saint-Albin était, par contre, passionné par la théologie (allusion faite par le livre qu’il tient).

 

Succédant au turbulent cardinal Dubois dans ce poste, Saint-Albin commande en 1723 son portrait à Rigaud[4]. Avec le livre remplaçant la burette, et au prix que quelques aménagements, la posture était connue. Elle renvoyait nettement à celle utilisée pour figurer le vicaire de Saint-Eustache, François-Robert Secousse en 1696[5]. Le portrait de ce dernier, aujourd’hui conservé en collection publique mais dans un état qui empêche son illustration, fut superbement gravé par Jean Audran[6]. La main virilement repliée que le cœur montre autant l’estime de soi que la foi de la fonction.

 

1696 - François-Robert Secousse (gr. Audran)

Jean Audran d'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de François-Robert Secousse - 1696.

France, collection privée © Stéphan Perreau

 

L’incroyable bordure du tableau de Los Angeles, aux armes de Saint Albin, œuvre du sculpteur Gilles Marie Oppenord, concours à l’éclat de la composition. On connaît plusieurs autres versions sur le sol français : une, autographe au musée des beaux-arts de Tournai, une autre, dotée d’une bordure décorée de putti au musée de Cambrai (mais tronquée sur ses côtés) et une autre au château d’Aulteribe.

 

1723 - Charles de Saint-Albin (Getty bordure)

Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai - 1723.

Los Angeles, The Paul J. Getty museum of Art © d.r.

 

Nous avons également la chance de conserver un dessin correspondant au portrait[7], avec quelques variations et des libertés dans le traitement plus « rond » du visage. Au bas de la feuille on peut lire une inscription en partie fautive : « Mr de St Albain archevêque de Cambray, dessiné par mr Rigaud qui en a aussi peint le tableau. C’est sur ce dessin qu’il a été gravé par M. Drevet [sic]. ».

 

1723 - Charles de Saint-Albin (vte Lieber)

Anonyme d'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai - 1723.

Washington, National Gallery of Art © d.r.

 

C'est en effet, à Georg Friedrich Schmidt (1712-1775), protégé de Rigaud, que l’on droit la superbe estampe réalisée en 1741[8], second morceau significatif du jeune graveur d’après le maître, après sa transcription du portrait du comte d’Evreux.

 

1723 - Charles de Saint-Albin (gr. Schmidt 1741)

Georg Friedrich Schmidt d'après  Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai - 1741.

France, collection privée © Stéphan Perreau

 

Portalis, en s’inspirant des biographies anciennes (et notamment l'ouvrage de Crayen et le Dictionnaire des artistes de l’abbé de Fontenay[9]) relate les circonstances qui virent la création de l’estampe : « Il le mena chez l’archevêque de Cambrai, Saint-Albin, pour lui faire obtenir l’agrément de graver son portrait. Le prélat parut d’abord trouver le graveur trop jeune, mais, sur les affirmations de Rigaud, il finit par consentir. Il ne conclut point de marché avec l’artiste, et pour lui faire voir combien la recommandation de Rigaud lui donnait bonne idée de ses talents, il l’assura que sa reconnaissance serait proportionnée aux soins qu’il mettrait à son travail. Schmidt eut tout lieu de se louer de la générosité du prélat, car lorsqu’il lui apporta la première épreuve de son portrait, il en reçut 3.000 livres et une tabatière d’or. Schmidt garda la planche pour lui et en tira un profit considérable ».

 

On retrouve un exemplaire de la gravure de Schmidt lors de la vente que Jean-Marc Nattier fit d’une partie de ses biens le 27 juin 1763 et ce, parmi neuf autres estampes d’après Rigaud et sans compter celles encadrées (Bossuet, Mignard, Fleury, Louis XIV, Auguste III…).

 

Enfin, Gilles-Edme Petit transcrivit également en 1743 le buste de Saint-Albin, en contrepartie, et dans un ovale[10].

 

1723 - aint-Albin (gr. Petit 1743)

Gilles Edme Petit d'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de l'archevêque de Cambrai - 1743.

France, collection privée © Stéphan Perreau

 

[1] Huile sur toile 56,5 x 46 cm. Lot 108.

[2] Huile sur toile. 146,6 x 112,2 cm. Los Angeles, The Paul J. Getty museum of Art. Inv. 88. PA.136.

[3] Abbé Ledieu, Mémoires & Journal sur la vie et les ouvrages de Bossuet, publiés par l’abbé Guettés, III (II), Paris, 1857, p. 163.

[4] Paiement inscrit aux livres de comptes en 1723 pour 3000 livres (« Mr l’archevêque de Cambray »). Roman, 1919, p. 196 ; Perreau, 2004 (2012), p. 218, 219, repr., p. 220, fig. 203.

[5] Paiement inscrit aux livres de comptes en 1696 pour 300 livres (« M. Secousse, vicaire de St Eustache »). Roman, 1919, p. 52.

[6] Une version en buste, d’après Rigaud (77,5 x 61 cm), a été vendue à l’Hôtel Drouot (Beaussant-Lefèvre), le 10 décembre 2003 (lot 27, repr. p. 17 du catalogue).

[7] Pierre noire et rehauts de blanc sur papier bistre (36 x 29 cm). Washington, National Gallery of Art. Vente Paris, Hôtel Drouot (Libert & Castor), 19 juin 2001, lot 11, repr. p. 5 du catalogue ; acquis à cette vente par un collectionneur privé ; don au musée en 2002. Bibl. : Portalis & Béraldi, 1880-1882, II, p. 509 ; Perreau, 2004, p. 218, 219. Exp. : New-York, 2002, p. 20.

[8] Voir Crayen, 1789, n°47, p. 24. En bas, de part et d’autre d’une composition aux armes : « Carolu. Archiepiscopus – Dux Cameracensis. / Par Franciæ. Sacri – Romani Imperii Princeps. / Comes Cameracesii. » Sous le trait carré : « Pinxit Hyacinthus Rigaud Ste. Michælis Eques, Rector nec non Regiæ Academiæ Picturæ ex Moderator, 1724. – Georgius Fredericus Schmidt Sculpsit Parisiis. 1741 ». (51,8 x 37,5 cm).

[9] Paris, 1776, t. II, p. 535.

[10] Sous cet ovale, sur le socle : « 1743. A Paris chez Petit – rue St Jacques près des Mathurins. » Dans le socle : « Charles Archevêque Duc de Cambray / Pair de France, Prince du St Empire / Comte du Cambresis. » Sous le trait carré à gauche :  « Suite de Desrochers ». (15,7 x 11 cm).

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