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05 Jun

Le « Salvator mundi » vu par Hyacinthe Rigaud

Publié par Stéphan Perreau

enfant

Hyacinthe Rigaud, L'enfant Jésus sous la figure du Salvator mundi, v. 1710-1715.

Coll. part. © Christie's images Limited (2013)

 

L’œil doux et angélique, inspirant calme et confiance, un jeune garçon se tournait vers le public venu assister à une importante vente parisienne organisée par Christie’s le 22 avril dernier[1]. De petites dimensions et attribuée à l’entourage de Rigaud l’œuvre n’était que brièvement évoquée dans le catalogue et semblait quelque peu énigmatique. Qui pouvait bien être ce jeune garçon au sourire esquissé que nous avions d’ailleurs intégré très tôt à notre catalogue[2] ?

 

Pris en buste positionné vers la droite de la composition, l’enfant tournait la tête vers le spectateur, comme pour engager la conversation. Légèrement penché en arrière en un mouvement précieux, il semblait vouloir plonger son regard dans l’âme même de son interlocuteur. L’une de ses mains, gracile et élégante, froissait un pli de sa veste crème, retenant sur le devant de sa poitrine un ample manteau de velours bleu et laissant le reste du tissu, disposé en drapés virtuoses, prolonger la perspective derrière lui. Le garçon posait également son autre main, tapie dans l’ombre, sur ce qui semblait être un attribut : un globe surmonté d’une croix.

 

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Hyacinthe Rigaud, L'enfant Jésus sous la figure du Salvator mundi (détail), v. 1710-1715.

Coll. part. © Christie's images Limited (2013)

 

Malgré l’énigme que pouvait susciter un tel portrait, tous les éléments étaient pourtant présents pour indiquer qu’il s’agissait d’une probable représentation du Jesu Christo salvator mundi, autrement dit la figure du « Jésus sauveur du monde », vêtu de sa tunique bleue caractéristique.

 

Malgré l’indication du catalogue, l’œuvre doit être pleinement rendue à Hyacinthe Rigaud. En effet, au delà de la posture qui se trouvait fort répandue à cette époque[3], c’est toute une pâte chère à l’artiste que l’on retrouve ici. Certes, l’œuvre n’a pas l’aspect lissé et « fini » des portraits habituels mais elle possède de bien plus précieux atouts. Le crémeux des chairs force l’admiration, magnifié par les textures soyeuses des tissus. L’éclat moiré de la veste, ses rebords de la boutonnière aux contours souples, l’élégance subtile de l’ondoiement des plis du grand drapé dont le dessin est confondant de réalisme et de complexité… tout confère à la composition une impression d’élégance et de sophistication. Les passages de l’ombre à la lumière sont la preuve d'une grande maitrise des effets visuels, fruit d’une longue étude de la nature. L’arrondi formé par le manteau et l’ombre qu’il projette renforcent le sentiment lumineux de l’instant, focalisé par l’éclairage venant de la gauche. La main au premier plan semble donc surgir du grand revers de soie moirée, ne captant qu’un faisceau de cette clarté comme pour mieux souligner l'importance du geste.

 

visage

Hyacinthe Rigaud, L'enfant Jésus sous la figure du Salvator mundi (détail), v. 1710-1715.

Coll. part. © Christie's images Limited (2013)

 

Rarement on aura vu autant d’expressivité dans un visage ce qui laisse à penser à des traits réels, pris de ceux d’un possible enfant de l’entourage de l’artiste. Les grands yeux ronds apaisent de leur éclat virtuose. L’iris est profond, humide et intense. On admirera tout particulièrement la dimension donnée aux orbites et aux paupières grâce à la maitrise des ombres. Mais cette tête est d’autant plus remarquable qu’elle est coiffée « au naturel », sans perruque.

 

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Hyacinthe Rigaud, L'enfant Jésus sous la figure du Salvator mundi (détail), v. 1710-1715.

Coll. part. © Christie's images Limited (2013)

 

On se prendra donc à vouloir suivre chaque inflexion des boucles blondes dont les arrondis sont rehaussés de touches de blanc. Chaque mèche semble être étudiée et l’on perçoit encore les traits d’esquisse plus noirs agrémentés de reflets d'argent sur une préparation rouge caractéristique (près de l'oreille). La chevelure s’envole, à la fois irréelle et extrêmement réaliste.

 

En s’attaquant au thème du Jésus salvator mundi, Hyacinthe Rigaud s’est accordé quelques libertés. En effet, le sujet inspiré d’un évangile apocryphe du Christ ressuscité, devait montrer ce dernier apparaissant aux apôtres sous les traits d'un jeune enfant entouré des instruments de la passion, du voile de Véronique et d'un coq, symbole du Reniement de Saint Pierre. Ces règles sont illustrées dans une œuvre (avec variantes) conservée au musée des Beaux-arts de Caen, et qui fut d’ailleurs longtemps attribuée à Rigaud par certains spécialistes[4] avant d’être rendue au peintre Pieter Van Mol (1599-1650) grâce à un dessin sans doute préparatoire signé au dos « Van Molle », gravé ensuite par Pieter de Jode, le jeune (1606 - ap. 1674).

 

Pieter Van Mol

Pieter Van Mol, Jésus sauveur du monde, v. 1650.

A gauche : dessin. Londres, The Britisch Museum, inv. 1998,0606.7 © The Trustees of The Britisch Museum

A droite : Huile sur toile. Caen, musée des Beaux-arts © musée des Beaux-arts de Caen

 

D’une manière générale, la plupart des peintres ont simplifié la représentation du thème en présentant le « sauveur du monde » tour à tour enfant debout sur l'orbe (ou le tenant près de lui), parfois avec un bâton crucifère et bénissant d’une main levée avec deux doigts joints ou croisés. Cette imagerie faisait suite à celle communément utilisée au Moyen Âge et à la Renaissance surtout[5]. Anton Van Dyck, le « modèle » de Rigaud, fut particulièrement sensible au sujet en proposant un Jésus enfant gravé par De Jode en 1661.

 

Salvator Mundi, 1661 De Jode d'ap Van Dyck

Pieter de Jode d'après Anton Van Dyck, L'enfant Jésus sous la figure du Salvator mundi, 1661. Coll. part. © d.r.

 

La sphère y est associée au serpent qu’elle terrasse, détail que l’on retrouve également chez Jordaens.  Puis vint l'homme adulte, vu en buste, souvent de face, hiératique, toujours bénissant d’une main levée tandis qu’il tient l’orbe dans l’autre. C’est cette figure mystique, présentée dans un décorum dépouillé et laissant à la bénédiction toute sa force que Van Dyck transcrira également (Potsdam, château de Sans-Souci). 

 

Schloss Sanssouci, Potsdam

Anton Van Dyck, Christo Salvator mundi. Potsdam, Schloss Sans-Souci © d.r.

 

L’orbe, pure, translucide et sans ornement, évoque l’aspiration à la pureté du monde. On perçoit encore cette influence dans le Salvator mundi d’un anonyme français du XVIIe siècle, vendu par Christie’s à Paris le 12 avril dernier[6]. Hyacinthe Rigaud, lui, semble plus proche dans son travail des modèles romain ou bolonais montrant un Jésus humanisé dont les traits, certes stylisés, optent davantage pour l’homme fragile que pour l’icône déifiée. On pense notamment à l’œuvre d’un Bolonais ou Florentin anonyme du XVIIe siècle, et dont la Dulwich Picture Galery de Londres conserve un exemplaire.[7]

 

Dulwich

Anonyme italien du XVIIe s., Christo salvator mundi. Londres, Dullwich Picture Gallery

© Dulwich Picture Gallery, London / By permission of the Trustees of Dulwich Picture Gallery.

 

Dans l'œuvre du Catalan, nous l’avons vu, seul le globus cruciger est visible, sous la main droite, tandis que la main gauche ramène l’attention à la personne de l’enfant Jésus. Elle indique ainsi au spectateur qu’il convient de reconnaître en lui le Sauveur du monde. L'humanisation de la personne de Jésus, entamée par Van Dyck sera d’ailleurs récupérée par le baroque italien à l’instar de la composition plus maniérée, peinte vers 1622 par le romain Domenico Fetti (1591/92–1623)[8]. Quelques années plus tard, d’autres auteurs feront du thème une lecture pleine d’introspection grâce à un dépouillement extrême et à une touche très lissée. C’est le cas du Salvator mundi presque romantique de Pompeo Batoni (1708-1787)[9] et du Jesus cogitanti de Louis de Boullongne (1654-1733)[10] dans lequel l’orbe rappelle le caractère universel de la mission rédemptrice du Salvator Mundi.

 

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Louis de Boullongne, Jesus cogitanti.

Paris, galerie Alexis Bordes en 2012 © gal. Alexis Bordes.

 

Le globus cruciger  étant également associé à l’un des insignes royaux dans la plupart des monarchies européennes, comme symbole de la domination temporelle mais aussi spirituelle du Christ sur le monde (la croix ayant remplacé la statue de la Victoire dans l’imagerie de la Rome antique), on retrouve l'objet dans une certaine iconographie royale. C’est sans doute pour cela qu’Alfred Leroy, qui publia pour la première fois le tableau de Rigaud en décembre 1938 dans la revue The Connoisseur, crut y reconnaître un jeune Louis XV d’à peine 5 ans[11], thèse reprise par le professeur Georges Van Derveer Gallenkamp[12].

 

Lors de la rédaction de notre catalogue, nous ne possédions qu'une photographie de faible qualité de l’œuvre. Tout au plus avions nous pressenti de manière prudente qu’il s’agissait là d’un visage de fantaisie en pensant voir, en fond, un globe surmonté d’une croix qui aurait pu correspondre au Salvator mundi sans pouvoir l'affirmer. Mais il nous avait cependant semblé incongru d’y voir le monarque enfant dont nous disposions d’une ample iconographie comparative, ne serait-ce chez Rigaud[13]

 

Aujourd’hui, la réapparition de cette toile permet de confirmer ce soupçon et d’être catégorique quant au sujet représenté. On ne se lassera pas d ’admirer un thème aussi rare dans l’Œuvre de Hyacinthe Rigaud et l’un des plus beaux visages d’enfant qu’il ait eu à peindre. Estimée 3 à 4 000 €, ce superbe tableau partait légitimement à 15 000 €, ce qui n’est qu'une broutille si l’on considère son originalité.

 

[1] Huile sur toile, 56 x 43 cm. Vente Christie’s Paris, 22 avril 2013, lot 49 (entourage de Rigaud). Ancienne collection Raymond Guest (1907-1991), ambassadeur des Etats Unis en Irlande et de son épouse, née princesse Caroline Cécile Alexandrine Jeanne Murat (1924-2012). Leur appartement à Paris, boulevard de Courcelles au parc Monceau.

[2] Stéphan Perreau, Hyacinthe Rigaud, catalogue concis de l’œuvre, Les Nouvelles presses du Languedoc, Sète, 2013, p. cat. 1248, p. 251.

[3] On la retrouvera clairement exploitée par Gustav Lundberg dans son portrait au pastel du peintre François Boucher (Paris, musée du Louvre).

[4] L'enfant Jésus comme Savator mundi (le sauveur du monde) entouré des instruments de la passion, huile sur toile 164,5 x 110 cm. Musée des beaux Arts, Caen. Dès 1990 on le disait proche de Rigaud (selon Foucard-Walter) ce que confirmaient D. Brême et A. James-Sarazin en l’attribuant même à la jeunesse de l’artiste. A.Tapié suggéra Jean Daret (Bruxelles, 1615 - Aix-en-Provence, 1668).

[5] C’est notamment le cas de Léonard de Vinci (anc. coll. de Gamay, attribué par certains à Marco d’Oggiono, élève de Vinci) ou de Joos Van Cleve (Paris, musée du Louvre, 1512, anc. coll. vicomte de Ségur-Lamoignon).

[6] Huile sur toile, 64 x 49 cm, lot 10.

[7] Huile sur toile, 50 x 48 cm. Inv. DPG280. Don Sir Peter Francis Bourgeois en 1811.

[8] Huile sur bois, 59,7 x 43,8 cm. New-York, metropolitan museum of Art. Inv. 2007.91. Don en 2007 de Dianne Modestini, en mémoire de Mario Modestini.

[9] Huile sur toile, 73,5 x 61 cm. s.d. Londres, Sotheby's, 20 avril 1988, lot 35 et 29 janvier 2009, lot 60.

[10] Huile sur toile, 80,8 x 64,5 cm. Paris, Galerie Alexis Bordes en 2012.

[11] « The portraits of Louis XV as a child », dans The Connoisseur, décembre 1938, p. 283-287, 325.

[12] Gallenkamp, 1956, p. 279, 297.

[13] Perreau, 2013, op. cit., 1715, cat. P.1247, p. 249 ; 1721, cat. P.1287, p. 261 ; 1727-1730, cat. P.1356, p. 280.

Avant son passage dans les appartements de l'ambassadeur Guest, le Salvator Mundi de Rigaud connut une certaine gloire au sein de la célèbre collection de l'estète parisien Jean Burat dont il porte encore la marque au dos. Il fut même exposé dès 1860 dans la rétrospective du Boulevard des Italiens où il fut remarqué par Théophile Gautier.

S’il avouait sa nette préférence pour la fougue des œuvres de Largillière, le poète et chroniqueur notait : « C’est pourtant une charmante chose que le portait de Louis XV enfant ; il a la mine éveillée et joyeuse, de grands yeux limpides et lustrés de lumière, une bouche de cerise et un petit nez retroussé qui n’a pas encore la courbe bourbonnienne ; une veste de satin blanc, un manteau bleu de roi composent son costume, et sa main mignonne posée sur une boule du monde surmontée d'une croix indique que ce gentil espiègle est un des maîtres de la terre. » (Le Moniteur Universel, 30 août 1860).

Exposé une nouvelle fois à la galerie Georges Petit de décembre 1883 à janvier 1884, il fut compris sous le numéro 157 dans la dispersion de la collection Burat les 28 et 29 avril 1885. Paul Mantz, qui rédigea le préambule au catalogue remarqua que « M. Burat ne pouvait ignorer Rigaud. On retrouvera dans on cabinet le beau portrait d’un petit prince appuyant la main sur un globe crucifère, peinture qui a figuré à l’Exposition de l’Art du XVIIIe siècle. On voulait alors voir dans ce jeune garçon à la chevelure blonde, Louis V lui-même ; mais le roi n’y est pas facilement reconnu ».

 

Nous remercions sincèrement Stéphane Grodée pour la communication des éléments nécessaires à la rédaction des éléments ci-dessus.

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François Bœspflug 09/11/2013 12:02


Cher Monsieur, je viens de vous lire avec beaucoup de plaisir et de profit. Votre mise au point sur l'Enfant Jésus en Salvato Mundi m'a vivement intéressé. Je prépare (j'achève) un livre sur Le
Regard du Christ dans l'art, où des œuvre du type de celles que vous présentez ici trouveront place assurément — et je pars dans quelques jours à Rome pour deux colloques, dont un à la Villa
Médicis, sur Gloire de Dieu Gloire du roi, où je regrette que nous n'ayez pas été sollicité. 


A l'occasion je serais heureux de faire votre connaissance.


Bravo et merci


FB, auteur, entre autres, de Dieu et ses images, Bayard, 2008, 2è éd. 2011


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