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Suivez l'actualité du peintre Hyacinthe Rigaud (1659-1743). Inscrivez-vous !

02 Sep

Le portrait retrouvé de Claude Hénin par Rigaud

Publié par Stéphan Perreau

visage Hénin

Hyacinthe Rigaud et atelier, portrait de Claude Hénin de Cuvillers, 1687 (détail).

Commerce d’art © René Millet

 

Grâce à la conservation des livres de comptes du peintre Hyacinthe Rigaud (Paris, bibliothèque de l’Institut de France), l’historien a, depuis l’origine à sa disposition, une liste relativement exhaustive des modèles du grand portraitiste, qu’ils soient célèbres ou plus énigmatiques. Cependant, et malgré ces précieux registres, à peine la moitié des modèles sont aujourd’hui connus par une iconographie. Ceci ne laisse pas de frustrer le chercheur mais rend tout travail sur l’œuvre de Rigaud en éternelle mutation. C’est ainsi qu’en juin dernier un collectionneur privé nous a fait parvenir l’image d’un portrait original dont nous avions publié la seule copie connue…

 

 Mais revenons en arrière... L’histoire commence alors nous entamions le recensement des œuvres de Rigaud en vue de la publication de notre catalogue de ses productions. Malgré une simple photographie en noir et blanc, nous avions en effet reconnu une œuvre de jeunesse du Catalan dans ce portrait d’homme à mi-corps figuré dans une position lascive dite « à la Van Dyck », datable des années 1685[1]. Le personnage s’accoude à un rebord architecturé, laissant y reposer sa manche d'une soie lie-de-vin doublée orangée. Le bras gauche retient le devant du manteau tandis que celui de droite disparaît derrière les replis de la vêture, sur la anche.

 

Copie Hénin

Hyacinthe Rigaud et atelier, portrait de Claude Hénin de Cuvillers, 1687.

Commerce d’art © René Millet

 

Lors de son premier passage sur le marché de l’art parisien en 1966[2] ce grand portrait avait été attribué à François de Troy (1645-1730) avec le style duquel il partagea une certaine simplicité dans le traitement large des drapés. Premier indice : l’œuvre évoquait nettement la position du corps du financier Pierre-Vincent Bertin, peint en 1685[3]. On retrouvait aussi la même allégresse de la position du col ouvert dans l’effigie du banquier Jabach (1688)[4] ou dans le premier portrait du sculpteur Girardon (Milan et Parentignat)[5]. Notons au passage que notre figure renvoyait assez nettement à l'une des effigies de Jabach faites par Van Dyck...

 

main

Hyacinthe Rigaud et atelier, portrait de Claude Hénin de Cuvillers, 1687 (détail de la main).

Commerce d’art © René Millet

 

La torsion du buste et le port de tête évoquent quant à eux au fameux Hadouin-Mansart du Louvre[6]. Le traitement géométrique des doigts de la main gauche évoquait celles de Maximilien Titon (collection particulière)[7] ou de Charles de La Fosse de Berlin[8]. L’évanescence presque translucide des boucles de la perruque rattachait enfin l’œuvre à d’autres exemples connus tel l’élégant homme au manteau brun de la vente Aguttes du 23 novembre 2010 (lot 122)[9]. Le réalisme des carnations, l’acuité du regard et la précision des contours anatomiques s’y retrouvaient sans discuter.

 

1691---Charles-de-La-Fosse--Berlin-.jpg

Hyacinthe Rigaud, portrait de Charles de La Fosse, 1691. Berlin © d.r.

 

Par un heureux hasard, le portrait que nous avions catalogué[10] fut à nouveau proposé à la vente au château de Miromesnil par De Wemaere et Beaupuis le 21 juillet dernier (sous le lot 99) ce qui permit d’en apprécier les couleurs froides et hollandaises typiques du Rigaud des jeunes années. Quelques mois plus tôt et alors que notre catalogue était en cours d’impression, un collectionneur privé nous avait fait aimablement connaître une autre version, restée totalement inédite jusqu’alors, légèrement plus grande et de bien meilleure qualité, et avec un manteau bleu.

 

Henin 0004

Hyacinthe Rigaud, portrait de Claude Hénin de Cuvillers, 1687.

Collection particulière © Stéphan Perreau

 

La perruque y est traitée avec davantage de réalisme, moins aplatie en son sommet et le visage, moins glacé, montre des chairs plus proches du naturel par leur rondeur. 

 

Henin 0006

Hyacinthe Rigaud, portrait de Claude Hénin de Cuvillers, 1687 (détail).

Collection particulière © Stéphan Perreau

 

En haut, à même la toile, une ancienne inscription rajoutée au XIXe siècle donna l’identité présumée du modèle : « Claude Hénin de Cuvillier. Chevalier / Conseiller d’Etat. Né. 24 avril 1643 ». A droite avaient également été peintes des armes surmontées d’une couronne aisément identifiables dans celles ajoutées par les Hénin à celles, plus traditionnelles de sa famille[11]. La restauration en cours a également révélé sous le rentoilage la signature originale et la date de 1687.

 

Henin 0003

Signature autographe de Hyacinthe Rigaud, que le portrait de Claude Hénin de Cuvillers, 1687 (détail). Collection particulière © Stéphan Perreau

 

Tous ces éléments permettent de rapprocher aujourd’hui l’effigie de la mention portée en 1687 aux livres de comptes du Catalan d’un portrait de « Monsieur Hénin » et de son fils, réunis sous un même paiement de 337 livres et 10 sols[12].

 

Henin 1640Livres de compte du peintre Hyacinthe Rigaud, année 1687.

Paris, bibliothèque de l'institut © photo Stéphan Perreau

 

Cette redécouverte contredit ainsi un certain nombre d’interprétations à commencer par celle de Joseph Roman qui y voyait l’effigie d’Adrien-Joseph Hénin (1652-1693)[13], conseiller au parlement de Paris et celle de son « fils » (sic), Eustache Hénin (1656-1709), « également conseiller au même parlement »[14]. Elle contredit également la notre car, compte tenu du prix élevé, nous avions plutôt opté pour une double effigie de Claude, peint aux côtés de son père, Nicolas de Hénin de Cuvillers (1601-1698)[15].

 

La version passée en vente cet été, correspondrait donc à la « [copie] de Monsr d’Enin », peinte la même année pour 67 livres et 10 sols[16].

 

[1] Perreau, catalogue, 2013, n° P.94, p. 73.

[2] Huile sur toile, 98,5 x 78,5 cm. Paris, hôtel Drouot, 12 décembre 1966, lot 166.

[3] Perreau, catalogue, 2013, n° P.89, p. 72.

[4] Perreau, catalogue, 2013, n° P.128, p. 77.

[5] Perreau, catalogue, 2013, n° P.181, p. 83.

[6] Perreau, catalogue, 2013, n° P.84, p. 71.

[7] Perreau, catalogue, 2013, n° P.133, p. 78.

[8] Perreau, catalogue, 2013, n° P.264, p. 94.

[9] Perreau, catalogue, 2013, n° P.76, p. 70.

[10] Toutefois, sans historique et en l’absence d’éléments distinctifs d’une fonction qui aurait pu donner une piste d’identification, on ne pouvait que laisser temporairement ce modèle dans l’anonymat.

[11] L’explication est donnée par les Notices historiques, généalogiques et héraldiques sur la famille de Hénin de Cuvilliers et sur les différentes maisons qui y sont mentionnées (Paris, Gillé, 1789, p. 6) : les Hénin avaient ainsi repris « comme marque de puiné, la brisure du lion d’azur dans la bande d’or, sur un champ de gueules, en écartelant avec un autre écusson, d’azur au lion d’or, armé lampassé de gueules, qui étaient les armoiries d’une aïeule maternelle, dite Anne Le Prévost de Basserode, et qu’en l’année 1697, la famille avait obtenu l’autorisation d’en faire usage ».

[12] ms. 624, f° 3 v° (« Monsr. Enin [Hénin], père et fils ») ; Roman, 1919, p. 13 ; Perreau, catalogue, 2013, n° P.116, p. 75.

[13] Voir les Notices historiques, généalogiques et héraldiques sur la famille de Hénin de Cuvilliers et sur les différentes maisons qui y sont mentionnées, Paris, Gillé, 1789, p. 56.

[14] Eustache étant en réalité le frère d’Adrien-Joseph. Voir notamment Nicolas Viton de Saint-Allais, Nobiliaire universel de France, volume 8, p. 72 & 75.

[15] On retrouve d’ailleurs ce fils Hénin en 1705 dans un portrait indépendant réalisé par Rigaud en collaboration avec le Hollandais Monmorency, lequel fut chargé de reproduire un « habillement répété » d’un modèle antérieur : « M. Hénin le fils hab. rép. 150 lt » ; Roman, 1919, p. 115 [f] ; Perreau, catalogue 2013, *PC.886.

[16] ms. 624, f° 3 v° ; Roman, 1919, p. 14.

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