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28 Jun

La Madeleine pénitente par Hyacinthe Rigaud

Publié par Stéphan Perreau

Madeleine Rigaud après restauration

Hyacinthe Rigaud - La Madeleine pénitente, v. 1710. Collection privée (état après restauration) © Stéphan Perreau


La Madeleine pénitente de Rigaud est une véritable découverte, venue étoffer de manière inespérée le corpus malheureusement trop restreint des œuvres de l’artiste appartenant au « Grand Genre ». Jusqu’à très récemment, peu d’indices avaient pu faire supposer au chercheur l’existence d’une telle toile, hormis la connaissance de son Inventaire après décès détaillant sa collection. 

 

L’Inventaire de Rigaud, justement, référencé dans les répertoires du notaire Renard[1], avait été retiré depuis plus d’un demi siècle des liasses du minutier central des notaires parisiens aux Archives Nationales pour être mis dans les réserves du musée d’Histoire de France à Paris, où il fut oublié de la plupart des chercheurs. Retrouvé en 1992 par Ariane James-Sarazin, il fallu attendre la fin de l’année 2009 pour que le contenu de ce document soit rendu à l’histoire de l’art par sa publication critique[2]. En attendant, d’aucun devait se contenter de communications parcellaires, « sans l’apparat de notes », ce qui est somme toute le jeu des « préséances ». Fin avril 2007, au gré de nos propres investigations, nous étions finalement tombé fortuitement sur le microfilm fraîchement réalisé de cette précieuse liasse toujours incommunicable, car cotée dans les réserves dites « précieuses »[3]. Cette lecture inespérée d’un pan important de l’histoire de l’art français venait confirmer la première étude de Colomer en 1973[4]...

 

La Madeleine était là, sous le n°401 du chapitre des Tableaux estants dans le Petit Cabinet ayant veuë sur la ruë de Louis le Grand : « Item un tableau peint sur toile représentant une madeleine Pénitente dans sa bordure dorée numéroté cent quarante trois prisé la somme de vingt livres, cy ».

 

IAD. p.53

 

Folio 53 de l'inventaire après décès de Hyacinthe Rigaud. Paris, Archives Nationales © Stéphan Perreau

 

Le doute persistait cependant sur la paternité d’une telle œuvre.

 

Au jeu du hasard, un soir du 3 mars 2008, notre consultation distraite sur Internet du menu d’une vente non cataloguée de l’étude « Drouot Estimation », attira notre œil sur un tableau sans cadre, simple « sainte » donnée à l’école française du XVIIIe siècle, selon la directrice de la salle 11 auprès de laquelle nous prenions des premiers renseignements[5].

 

Drouot lot 164

La Madeleine pénitente de Rigaud à Drouot © Stéphan Perreau


Notre émotion fut vive, il faut avouer, car cette évidente « Madeleine en pénitence », les mains croisées sur un crâne présentait un minois trop caractéristique pour ne point être de Rigaud[6]. Et ce drapé, large et si typique des années 1710 qu’il semblait copié de celui habillant l’orfèvre Nicolas de Launay peint en 1712…

 

1712 - Nicolas de Launay (gr. Chéreau 1719)

François Chéreau d'après Hyacinthe Rigaud - Portrait de Nicolas de Launay, orfèvre, 1712. Collection privée © Stéphan Perreau

 

Ou encore de l'autoportrait de Rigaud dit « à la plume », daté de 1711..

 

1711 - autoportrait à la plume (Versailles)

Hyacinthe Rigaud - Autoportrait, 1711. Versailles, musée national du château © Stéphan Perreau

 

Le lendemain, nous étions à l’hôtel Drouot pour la vente du jour même : aucun doute n’était permis tant la patte de l’artiste se lisait à livre ouvert. Comment n’avait-on pu déceler pareille merveille ? Rondeur du visage, exactitude des effets de chair, main scientifiquement aristocratique, peau porcelainée, ample drapé, couleurs sombres chères à l’artiste… L'oeuvre partit à un peu plus de 4000 euros, au-delà de notre budget raisonnable... Nous eûmes le temps de photographier le tableau avant sa dispersion (ci-contre) ne sachant pas s’il réapparaîtrait. A l’occasion d’un article paru dans la revue L’estampille l’objet d’art que nous préparions alors, nous décidâmes de publier la précieuse image[7].

 

Madeleine Rigaud avant restauration

Hyacinthe Rigaud - La Madeleine pénitente, v. 1710. Collection privée (état avant restauration) © Stéphan Perreau

 

A l’issue, la Galerie Ratton Ladrière nous a contacté pour nous montrer l’œuvre restaurée qu’elle avait acquise à Drouot. Fort de cette primeur, nous avons eu tout le loisir d’admirer l’éclatante restauration de l’œuvre, sur sa toile d’origine, confondante de vérité dans la touche et ses effets brossés de matière. Tout Rigaud sembla parler : son émotion, sa vérité, son instantanéité dans le pinceau et la vivacité du geste. Pas de fioriture, de repentirs, d’hésitation. Tout semblait « d’un plus beau choix ». Nous avons ensuite été ravis que cette œuvre magistrale puisse rejoindre les cimaises avisées d’un ami collectionneur, après que nous lui eûmes choisi une belle bordure.

 

Madeleine Rigaud après restauration (détail)

Hyacinthe Rigaud - La Madeleine pénitente, v. 1710. Collection privée (état après restauration, détail) © Stéphan Perreau


L’image de la Madeleine Pénitente, première femme de l’Evangile après la Vierge, n’était pas inconnue de Rigaud. L’inventaire de sa collection en 1703, mentionnait « une Magdelaine, d’après Le Guide », estimée 200 livres[8], également présente dans le catalogue de la vente Collin de Vermont, en 1761, sous le numéro 20 (p. 5). Guido Reni (1575-1642) en avait peint plusieurs prototypes, illustrant les axes picturaux dictés par la Contre-Réforme et le décret publié dans la dernière session du Concile de Trente le 3 décembre 1563 (« sur les saintes images ») : les choix iconographiques devaient être intimement liés au culte rendu aux saints. Stephen Pepper, dans son ouvrage consacré à l’artiste, ne recense pas moins de neuf modèles différents de la Sainte peints entre 1614 et 1640-1642[9].

 

Reni Madeleine Pénitente

Guido Reni : Sainte Madeleine. Walters Art Museum, Boston © Notarishuis, Rotterdam 1987


La Madeleine Pénitente de Rigaud occupa une place de choix dans son intérieur. L’ordonnance avoue sa dette à Reni : Marie Madeleine, Speculum poenitentiae de l’image repentante, est illuminée par ses longs cheveux blonds qui tentent de couvrir chastement les chairs.  Tourné à gauche, la face, les yeux doucement révulsés illustrent à merveille les mouvements mondains du siècle dont Reni initia la vogue. La Sainte joint ses mains sur l’un des trois accessoires typiques de son iconographie : un crâne renversé, symbole de la vanité de la vie terrestre. On retrouvera une posture très voisine dans la version peinte par Reni et aujourd’hui conservée au Walters Art museum de Baltimore avec une croix en sus[10]. Si Reni est fougueux, Rigaud privilégie la tendresse. C’est qu’il goûte les tons moirés de gris, les effets de matière, la transparence évanescente des cheveux, les carnations aux tons laiteux. Seuls les pommettes font écho, par leur émoi, aux rouge grenat des lèvres, peut-être gourmandes et légèrement entrouvertes. Cette vérité amena certains à penser qu’il s’agit là d’un véritable portrait ; hypothèse que nous ne suivrons pas car les traits sont trop idéalisés. C’est d’ailleurs bien vite oublier que Rigaud ne travestissait pas ses clients et privilégiait la ressemblance. La perfection hiératique de l’image de la femme pour l’artiste exclu ici toute recherche d’identification.

Mais est-ce vraiment le propos ?

 

Combien de surprises « rigaudiennes » sont encore à découvrir ? Nous reparlerons bientôt de la réapparition du portrait inédit de Charlotte de Fleury, épouse de Gérard Michel de La Jonchère…



[1] Etude XLIII de maître Pierre-Etienne Renard. Le choix de Renard pour l’inventaire n’est pas le fruit du hasard puisqu’il épousa, le  22 janvier 1732, Marie-Françoise, fille du notaire Louis Billeheu qui fut exécuteur testamentaire de Rigaud et ami et témoin précieux des actes qui jalonnèrent la vie du peintre.

[2] Nous n’avions pas pu consulter les deux thèses soutenues par l’auteur, l’une en 1995 et l’autre en 2008.

[3] Archives nationales, Minutier central des notaires parisiens, ET, XLIII, 383 – Res. 217. La transcription non raisonnée du texte pur de l’Inventaire, achevée fin avril, s’avéra très aisée.

[4] Claude Colomer, La famille et le milieu social du peintre Rigaud , Perpignan, Connaissance du Roussillon.

[5] Huile sur toile. H. 70 ; L. 56 cm. Vente Paris, hôtel Drouot (Drouot estimations), 4 mars 2008, n°164, salle 11.

[6] Un vieux cliché du tableau aurait été conservé à la documentation des peintures du Louvre il y a une vingtaine d’années. Cependant, il n’est pas fait mention de ce dernier et de l’identification de « la Madeleine » dans l’édition revue et corrigée en 2007 de l’inventaire par Mme Ariane Jame-Sarazin (là où les mentions des tableaux de la collection Rigaud sont identifiés).

[7] Stéphan Perreau, « Rigaud particulier », L’Estampille-L’objet d’art, n°451, novembre 2009, p. 64, ill. Le tableau a été depuis inclus à l’édition critique de l’Inventaire après décès de Rigaud par Mme James-Sarazin dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de l’art français de fin 2009 (p. 89 & 135, fig. 7, p. 57)… en faisant référence au vieux cliché du Louvre.

[8] « Etat des tableaux que j’ay des grands Maîtres » annexé au contrat de mariage entre Rigaud et Catherine de Chatillon. ET/XCV/31, op. cit.

[9] Pepper, Guido Reni, A Complete Catalogue of His Works With an Introductory Text, Phaidon, Oxford, 1984, n°41, 49, 118, 120, 126, 137, 177, 152, 240.

[10] Vers 1635. Huile sur toile. H. 90,8 ; L. 74,3. Inv. 37.2631.

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