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22 Jun

Et revoilà Monsieur Larcher...

Publié par Stéphan Perreau

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Hyacinthe Rigaud : portrait de Michel III Larcher, Intendant de Champagne - collection particulière © Stéphan Perreau

 

Preuve que l’on trouve encore des choses inédites à Drouot pour qui sait bien regarder, la salle 15 (Choppin de Janvry) offrait aujourd’hui un grand (H. 132 ; L. 99 cm) Rigaud, estimé à ……….. 1500 – 2000 euros.

 

Certes, le portrait de Michel Larcher (selon une inscription retranscrite au dos, après rentoilage, et qui reprend le texte de deux étiquettes sur la traverse du châssis), était en piteux état. Très sale, jauni, présentant certains manques suite à des soulèvements, le tableau avait pris l’humidité en séjournant probablement longtemps à même le sol. Tout le bas était ruiné et, sur vingt centimètres, le rentoilage était à refaire, totalement décollé.

 

Mais il eut fallu plus de dégâts pour démotiver une enchérisseuse en salle, venue tout exprès pour cela et résolue de remporter le précieux lot (sans numéro pour cause de vente courante). L’effigie partait finalement à un peu plus de 3000 euros sans les frais ce qui reste tout de même honorable pour un grand format et pour un Rigaud (mais il faudra à peu près la moitié en restauration).

 

Main sur la hanche, l'autre posée sur un rebord de pierre recouvert d'un velours, regard perdu dans le lointain, mine confiante... Tel nous apparaît Monsieur Larcher dont les traits sont indubitablement proches de ceux de son grand-père, immortalisés par la gravure.

 

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Portrait de Michel II Larcher © d.r.

 

Quelques petites digressions et comparaisons pour comprendre l’inspiration d’un tel portrait dont la mention est absente des livres de comptes de Hyacinthe Rigaud.

 

Nous avions immédiatement reconnu la posture. Sauf nouveaux éléments, elle avait été initiée au printemps 1699 par l’artiste pour deux « portraits en grand », identiques, commandés par Sir Edward Villiers (1656-1711), premier comte de Jersey à l’occasion de son ambassade parisienne (septembre 1698-mai 1699).

 

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Hyacinthe Rigaud : portrait de sir Edward Villiers, 1699 © Cambridge, St John College

 

Payés 845 livres[1], l’un des deux tableaux fut offert au diplomate Matthew Prior et est aujourd’hui conservé au Saint John Collège de Cambridge[2]. Prior, autre modèle de Rigaud[3], fut chargé de mener les négociations auprès de l’artiste et d’en obtenir plus tard des copies, auréolé qu’il était de sa mission d’intermédiaire entre le comte de Portland[4] et Rigaud depuis 1698.

 

Jadis dans la collection du modèle à Middleton Park l’autre version est aujourd’hui au Radier Manor de Jersey. Neveu du duc de Buckingham, grand écuyer de la reine d’Angleterre (1688), pair (1690), plénipotentiaire pour la paix de Ryswick, secrétaire d’état et comte (1698), Jersey fut également grand chambellan (1700), maréchal et membre du conseil privé. Fils de Sir Edward II Villiers (1620-1689) of Richmond et de Lady Frances Howard (morte en 1677), le comte était titré baron et vicomte de Villiers (1691), chevalier-maréchal de la Maison royale en succession de son père, maître des chevaux de la reine Mary et chambellan de William III. A la fin de l’année 1699, notre modèle devient secrétaire d’Etat au département des Etats du Sud et trois fois l’un des lords de justice d’Angleterre. En 1704, il est cependant congédié par la reine Anne et se voit impliqué dans une machination Jacobite. Un dessin correspondant à la composition avait été commandé et payé à Charles Viénot, collaborateur de Rigaud en 1700[5].

 

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Charles Viénot d'après Hyacinthe Rigaud : portrait de sir Edward Villiers, 1700 - Yale © doc. des peintures du Louvre

 

Lors de son passage à Paris comme ambassadeur, Lord Jersey en profite pour abandonner au peintre catalan 280 livres supplémentaires destinées à payer deux copies des portraits de Louis XIV et de son fils, le Grand Dauphin.

 

L’attitude choisie par Villiers fit des émules et perdura dans l’atelier de Rigaud pendant au moins dix ans. On la retrouve en effet en 1710[6], et avec quelques variantes, à l’occasion du passage à Paris, du futur cardinal Néri Maria Corsini (1685-1770), lors ambassadeur de la cour de Florence.

 

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Hyacinthe Rigaud : portrait de Néri Maria Corsini, 1710.

Florence, Palazzo Corsini © Stéphan Perreau (autor. Contessa Corsini) 

 

C’est François Bailleul qui est chargé d’ébaucher le tableau, travail pour lequel il est payé 4 livres 10 sols en 1711. Un dessin correspondant fut réalisé, probablement par Pietro Antonio Pazzi entre 1730 et 1760[7] pour le graveur Giovanni Domenico Campiglia (1692-1772)[8].

 

Et Monsieur Larcher dans tout ceci ? Si l’on donne foi à l’inscription retranscrite au dos de la toile, il s’agit bien de Michel III, dont la généalogie décrite par différents dictionnaires de la noblesse, renvoie aux tableaux passés en vente chez Daguerre l’année dernière.

 

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Certes, ici Larcher semble plus âgé mais étant donné qu’il décède en 1715, le présent portrait pourrait tout à fait avoir été réalisé avant cette date ; celui de Corsini faisant figure pour le moment de terminus post quem pour ce type de représentation. Le port de tête est également un peu moins haut. Le fait qu’il soit peint en habit de gentilhomme, du moins civil n’est pas étonnant. Peut-être a-t-il souhaité privilégier une image moins solennelle et plus domestique…



[1] Roman, 1919, p. 71.

[2] Perreau, 2004, p. 203, repr. fig. 180.

[3] Portrait conservé à Oxon, Mapledurham House. Mentionné en 1698 dans les livres de comptes mais sans prix (rajout de Hulst : « Monsr Prior, secrétaire d’ambassade de milord Portland »). Huile sur toile. H. 90 ; L. 70 cm. Il existe aussi un dessin correspondant : Crayon noir, estompe et rehauts de gouache blanche sur papier bleu ; mis au carreau. H. 32,5 ; L. 26 cm. Attribué à Viénot. Vente paris, hôtel Drouot (Tajan), 16 novembre 2007, lot. 70, repr. Le portrait a été gravé par Claude Duflos en 1712, « buste sans mains, pris dans un tableau de demi-figure avec une main. Petite estampe sans inscription, grandeur d’un volume in-8° pour chemise à la tête des œuvres du sieur Prior ». Dans un ovale de pierre. Sous l’ovale, les initiales de Prior entrelacées. Sous le cadre : « H. Rigault pinx. – Cl. Duflos Sculp. »

[4] Le portrait de Milord Portland fut peint en 1698. Welbeck Abbey, Nottinghamshire, collection du duc de Portland. Voir Roman, 1919, p. 64, 68, 75 ; Goulding 1936, p. 58-59, n°148, citant in extenso des commentaires de Prior concernant ses négociations avec Rigaud ; Bunker & Montgomery 1945, p. 202 ; Blunt, 1953, p. 339, fig. 333 ; Perreau, 2004, p. 202, 203, repr. p. 202, fig. 178 ; Delpalanche, 2006, cat. PP.9, p. 225, repr.

[5] Pierre noire, estompe et rehauts de blanc sur papier bleu. H. 37,4 ; L. 28,7. New Haven, Yale University Gallery. Inv. 1937. 329. Elaboré vers 1699 ; Collections  d’Edward B. Greene, Cleveland ; don au musée en 1937. Bibl. : Roman, 1919, p. 84 ; O’Neill 1984, p. 187, n°2, repr.  pl. 26. Exp. : Yale, 1970, p. 18, n°27, repr. (article de Gallenkamp) ; Toronto, Ottawa, San Francisco, 1971, n°122 (article de Rosenberg). Rosenberg et Gallenkamp optent pour une œuvre de Viénot, peut-être retouchée par Rigaud. Catalogué en 1942 par Alice Wolf comme de la main du catalan, le dessin fut réattribué à Viénot dans le catalogue du musée de 1970, suivit par Haverkamp-Gehermann & Logan.

[6] Huile sur toile. H. 140 ; L. 185 cm. Florence, Palais Corsini. Paiement inscrit aux livres de comptes en 1710 pour 400 livres (« Mr le marquis Corsiny, envoyé de Florence. Depuis cardinal, neveu du pape. Habillement répété ») ; coll. de la contessa Corsini. Roman, 1919, p. 152, 155 ; Sanguinetti, 2001, p. 42 ; Brême, 2000, p. 46, 68 ; Perreau, 2004, p. 76, repr. p. 77, fig. 59.

[7] Pierre noire, estompe, rehauts de craie blanche, sur papier bleu (jauni). H. 36,6 ; 27,8. Paris, collection Philippe Alez. Hist . : coll. Marquis de Chennevières ; sa vente Paris, Hôtel Drouot, 5-6 mai 1898, lot 160, p. 62 ; vente baron*** [Du Th eil du Havelt], Paris, Hôtel Drouot, 19 mars 1906, lot 48, repr. p. 45 ; M. de Bourguignon de Fabregoules ; M. Charles-Joseph Barthélemi Giraud (1802-1881) ; banquier Flury-Hérard (L. 1015), sa marque « 122 » ; vente Londres, Christie’s, 2 juillet 1991, lot 325, repr. p. 108-109 ; vente New York, Christie’s, 20 janvier 1997, lot 133. Bibl. : Hulst/3, p. 189 ; Mireur, 1912, p. 265 ; Brême, 2000, p. 46-47, 68, repr. p. 46 ; Sanguinetti, 2001, p. 42, repr. fig. 30, p. 43. Exp.: Paris, 1990, p. 74 ; Meaux, 2000, n°46.

[8] Peut-être s’agit-il du dessin mentionné par Hulst dans son catalogue de l’œuvre gravée d’après Rigaud. Pour la gravure : « Nerius Marchio Corsinius / Italus / Hyacinthus Rigaud pinxit, 1710 - Ioa. Dom. Campiglia delin. - P. Anton Pazzi sculp. » H. 36 ; L. 24,3 cm.

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