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15 May

Un Suisse chez Rigaud : le portrait d'Estavayer-Mollondin

Publié par Stéphan Perreau

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de François-Henry d’Estavayer-Mollondin, après 1705 (détail). Coll. priv. © photo cabinet Turquin

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de François-Henry d’Estavayer-Mollondin, après 1705 (détail). Coll. priv. © photo cabinet Turquin

 

C’est à l’hôtel des ventes de Troyes, le 20 mai[1] prochain, que sera proposée une nouvelle version du portrait peint par Rigaud de Franz Heinrich von Stäffis-Mollondin (1673-1749), connu à Paris sous son nom francisé de François-Henry d’Estavayer-Mollondin et que le cabinet d’expert Turquin a bien voulu nous signaler en nous fournissant quelques clichés.

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de François-Henry d’Estavayer-Mollondin, après 1705. Coll. priv. © photo cabinet Turquin

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de François-Henry d’Estavayer-Mollondin, après 1705. Coll. priv. © photo cabinet Turquin

 

Seigneur de Barberêche, membre du Grand Conseil de Soleure dès 1690, officier au régiment des gardes-suisses du roi en 1699, Mollondin fut membre du Petit Conseil (Jungrat) en 1702. Le portrait original, payé 140 livres à Rigaud et dont s’inspire cette nouvelle version est toujours conservé au musée d’art et d’histoire de Neufchâtel[2], où il fut déposé par la fondation Gottfried Keller après avoir appartenu à la collection H. Diesbach.

À  gauche : Hyacinthe Rigaud, portrait de Franz Heinrich von Stäffis-Mollondin, 1705. Neuffchâtel, musée d'art et d'Histoire © d.r. À  droite : Anonyme d'après Hyacinthe Rigaud, portrait de Franz Heinrich von Stäffis-Mollondin, XVIIIe s. Solothurn, musée Blumenstein © Jürg Stauffer, Langenthal, Suisse

À gauche : Hyacinthe Rigaud, portrait de Franz Heinrich von Stäffis-Mollondin, 1705. Neuffchâtel, musée d'art et d'Histoire © d.r. À droite : Anonyme d'après Hyacinthe Rigaud, portrait de Franz Heinrich von Stäffis-Mollondin, XVIIIe s. Solothurn, musée Blumenstein © Jürg Stauffer, Langenthal, Suisse

 

La mention de ce portrait avait été faussement identifiée par Joseph Roman en 1919 lors de sa transcription des livres de comptes de l’artiste. L’historien avait en effet proposé le jeune frère de notre modèle, François-Pierre-Louis d'Estavayer-Mollondin (1681-1736), identification reprise de manière apocryphe à même la toile de la vente troyenne[3] et corrigée d’ailleurs par deux inscriptions en allemand, sur papier, collés au dos du tableau[4].

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de François-Henry d’Estavayer-Mollondin, après 1705. Coll. priv. (détail) © photo cabinet Turquin

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait de François-Henry d’Estavayer-Mollondin, après 1705. Coll. priv. (détail) © photo cabinet Turquin

 

Nommé conseiller d’État et lieutenant du gouverneur de la principauté de Neuchâtel en 1694 par Marie d’Orléans de Longueville (1625-1707), duchesse de Nemours, Mollondin devint lui même gouverneur de la principauté de 1699 à 1707, le dernier sous les Orléans-Longueville. Il revint à Soleure après 1707, fut élu bailli du Bucheggberg de 1708 à 1711, puis Altrat en 1715. En 1723, il fut le candidat du parti Besenval au poste de trésorier, puis à celui de banneret, mais ne fut pas élu. Il termina sa carrière comme conseiller secret en 1740 avant de décéder le 8 juillet 1749 à Soleure. Comme le rappellent les deux inscriptions au dos de la version de Troyes, Estavayer-Mollondin épousa en 1701 Maria-Franziska Greder von Wartenfels (1674-1743), issue d’une famille patricienne soleuroise.

 

Comme nous l’avions souligné dans un article publié sur notre blog le 4 février 2014, Le beau-frère d’Estavayer-Mollondin, Franz Lorenz von Greder (1658-1716), avait été un client assidu de Rigaud, peint une première fois en 1691 dans une attitude frontale, tableau que nous avions pu examiner avec soin et ré-identifier comme l’effigie du jeune militaire suisse[5]. Greder repassa une seconde fois chez Rigaud, la même année 1705 que Mollondin, toujours représenté en armure mais de trois-quarts vers la droite, en une posture très courue à l’époque. Nous avions alors eu la confirmation dès 2014 que cette dernière toile était toujours conservée au musée Brumenstein de Solothurn[6], ancien palais offert par Greder à son beau-frère le 9 avril 1709.

Hyacinthe Rigaud, portrait de Franz Laurenz von Greder, 1705. Solothurn, musée Blumenstein © 2014, photo du musée

Hyacinthe Rigaud, portrait de Franz Laurenz von Greder, 1705. Solothurn, musée Blumenstein © 2014, photo du musée

 

Le musée conserve encore un grand nombre de portraits de famille[7], exposés aux côtés du portrait de Franz Lorenz von Greder telle l’effigie de Maria-Franziska, qui doit beaucoup aux archétypes de Largillierre, ainsi qu’une autre version plus lissée du portrait de Mollondin. Si Ariane James-Sarazin indique à tort dans son blog d’actualisation que l’effigie de Greder était encore inédite en 2016[8], elle relève avec raison les nuances de confection entre l’original de l’effigie de Mollondin conservée à Neufchâtel et ses désormais deux répliques connues. La version de Troyes et celle Solothurn présentent en effet toutes deux les mêmes variantes dans les galons du plastron cuirassé, plaidant pour une confection sinon simultanée, du moins en relation directe l’une avec l’autre.

 

On voit également que le bout des lanières rabattues sur le plastron (surtout celui de gauche) présente également quelques différences.Nous avions enfin noté dans notre blog et dans notre catalogue de 2013 que le passage de Mollondin chez Rigaud correspondait avec la confection du fameux portrait de la duchesse[9] laquelle, après avoir été plusieurs fois contrariée par Louis XIV et le prince de Conti dans ses prétentions à la comté-princerie héréditaire de Neuchâtel, venait de rentrer d’un exil de cinq ans dans ses terres de Coulommiers, imposé par le roi de France. À cette époque, c’est tout le parti de Madame de Nemours qui sollicite l’artiste, du maire de Neufchâtel, François de Chambrier (1663-1730) peint en 1704, en passant par le trésorier de la formidablement riche princesse, François Bourret (1668-1735), peint dès 1691 mais qui commande en 1704 et 1705 une série de copie des effigies de Chambrier et d’Estavayer. Les modèles ne manquèrent d’ailleurs pas de rendre l’appareil au trésorier, commandant pour Mollondin, « une [copie] de la famille de M[onsieu]r Bourret ».

 

Hyacinthe Rigaud, Portrait de Marie d'Orléans, duchesse de Nemours, 1705, Lausanne, musée cantonal des Beaux-Arts, inv. 1955-003 © cliché du musée

Hyacinthe Rigaud, Portrait de Marie d'Orléans, duchesse de Nemours, 1705, Lausanne, musée cantonal des Beaux-Arts, inv. 1955-003 © cliché du musée

 

Si la duchesse de Nemours de Longueville avait voulu se faire représenter par Rigaud, « quoiqu’elle eût près de quatre-vingts ans, âge où l’amour-propre évite la fidélité d’un pinceau sans fard » (selon les dires de Rigaud dans sa biographie de 1716), Estavayer-Mollondin possédait tous les avantages de ses trente-deux ans et la prestance qu’imposait l’attitude choisie par le portraitiste. En buste vers la droite, vêtu d’un plastron d’armure, le modèle tourne entièrement sa tête à l’opposé en un élégant mouvement presque romantique. Le fond de la composition est simplement agrémenté d’un élément de mur aux pierres légèrement disjointes et d'un ciel que l'on devine à peine ici.

 

Gageons que cette nouvelle version vendue à Troyes puisse bénéficier d’une bonne restauration qui pourra sans doute montrer les qualités perceptibles de la touche et que son état présent ne peut pas révéler.

 

 


[1] Huile sur toile, H.  83 ; L. 64 cm, lot. lot 354.

[2] Huile sur toile, H. 82 ; L. 64,5 cm. Neufchâtel, musée d’art et d’Histoire. Inv. AP 591. Daté et signé au dos : « AETATIS Suae 32 / Hyacinthe Rigaud ft à Paris. 1705. » Voir Bachelin, 1878, p. 171 ; Roman, 1919, p. 116, 117, 126 ; Scheurer, 1987, 20-21 ; Perreau, 2013, cat. P.901, p. 192 ; Perreau, Hyacinthe Rigaud online, 10 octobre 2016 ; James-Sazarin, 2016, II, cat. P.936, p. 315-316.

[3] « LE CHEVALIER / FR : P: LOUIS D'ESTAVAYE/ A MOLLONDIN / NAT: 1681/ Mort : 28 janv / 1736. »

[4] « François Henri d’Estavayer, Seigneur de / Mollondin et Berberêche / L’inscription sur la toile est fausse. Fr. P. Louis / est le frère de François Henry / né 1672 ; mort 8 juillet 1749 à Soleure / Gouverneur de Neufchatel et Valengin de 1699 à 1707 […]. »

[5] H. 77,5 ; L. 65 cm. Paris, collection privée. Daté et signé au dos : Sign. v° : « fait par Hyacinthe Rigaud 1691 ».

[6] Le portrait était déjà illustré en 1940 dans l’ouvrage de Paul de Vallière, Treue und Ehre, Geschichte der Schweizer in Fremden Diensten, Editions d’art suisse ancien, Lausanne, 1940, p. 429. On le retrouvait également dans le livre de Stefan Blanck, Die Kunstdenkmäler des Kantons Solothurn ; Stadt Solothurn II. Profanbauten, Volume 2, Weise, 2008, p. 147. Nous remercions une nouvelle fois le Dr. phillip Erich Weber, conservateur du Museum Blumenstein de Solothurn pour nous avoir aidé dans nos recherches de 2014 et nous avoir fourni les clichés du portrait de Franz Lorenz von Greder qu’elle conserve.

[7] Leurs deux enfants, Maria Barbara Franziska (1705-1758) et Joseph Lorenz (1702-1757) furent réunis en un charmant tableau sans doute du au pinceau d’un suiveur d’Antoine Pesne.

[8] « Signalons enfin que le beau-frère de François Henri d'Estavayer-Mollondin, Franz Lorenz Greder (1658-1716) posa également en 1705 pour 140 livres devant Rigaud et son collaborateur Bailleul, qui se chargea de l'habit répété : nous avons publié en 2016 ce portrait demeuré jusqu’alors inédit ». Ariane James-Sarazin, « Une nouvelle version du portrait de François Henri d'Estavayer-Mollondin », Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], 11 mai 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2017/05/11/Une-nouvelle-version-du-portrait-de-François-Henri-dEstavayer-Mollondin

[9] Huile sur toile, H. 147 ; L. 109 cm. Château de Dampierre, salon bas. Collections du duc de Luynes. Autres version à Lausanne, musée cantonal des Beaux-arts. Inv. 55-3.

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