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09 Apr

Monsieur de Thélusson : un client Suisse chez Hyacinthe Rigaud

Publié par Stéphan Perreau

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Suisse, collection privée © photo d.r. Stéphan Perreau

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Suisse, collection privée © photo d.r. Stéphan Perreau

 

La clientèle suisse tint de tous temps une place toute particulière dans la production d’Hyacinthe Rigaud, qu’elle ait été très tôt associée à ses débuts à Lyon, lorsque le tout jeune artiste fut amené à peindre les marchands et banquier de Genève ou, dans les années 1690, avec les nombreux militaires venus se mettre à la tête de leurs régiments au service de la France. Dès 1940, dans sa monumentale étude sur les liens qui unissaient les familles Suisses et leurs voisins européens[1], Paul de Vallière avait laissé entrevoir l’influence de l’art français dans les portraits des membres de la noblesse du pays, que ce soit venant de Rigaud et de son aréopage ou de celui de Nicolas de Largillierre.

 

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Suisse, collection privée (détail) © photo d.r. Stéphan Perreau

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Suisse, collection privée (détail) © photo d.r. Stéphan Perreau

 

Sollicités au début de l’année par un collectionneur genevois pour expertiser deux de ses tableaux[2], nous avons pu préciser l’histoire de l’un d’entre eux, celui d’Isaac Thélusson[3]. De l’effigie originale, peinte en 1722 contre 1500 livres, c’est à dire une figure à mi-corps, on ne connaissait jusqu’ici qu’une version en buste agrandi, sans le décor de fond qui semblait pourtant avoir été originellement prévu par le maître. Cette version, qui semblait correspondre à l’une des copies réalisées par l’aide d’atelier Charles Sevin de La Penaye en  1725[4], avait été publiée par Girod de l’Ain en 1956 comme conservée en mains privées anonymes[5] mais n’était pas véritablement localisée depuis[6].

 

Atelier d'Hyacinthe Rigaud (Sevin de La Penaye ?), portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Genève, château de Prangins © photo MNS

Atelier d'Hyacinthe Rigaud (Sevin de La Penaye ?), portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Genève, château de Prangins © photo MNS

 

Nous avons pu la retrouver au château de Prangins (aujourd’hui musée national Suisse), où elle a été prêtée depuis 2014 par l’un des descendants de la famille[7]. Cette découverte faisait suite à notre étude de l’un des deux tableaux du collectionneur genevois, qui représentait exactement le même modèle.

Vue du salon des portraits au château de Prangins © photo d.r.

Vue du salon des portraits au château de Prangins © photo d.r.

Négociant et banquier, fils de Théophile Thélusson (1646-1705) et de Jeanne Guigier (1662-1712), Isaac Thélusson (Genève, 14 octobre 1690 - Champel, 2 septembre 1755), fut intéressé dans les fermes générales et les approvisionnements de Paris, et deviendra ministre de la République de Genève à la cour de France de 1730 à 1744. Comme l'indiquait Girod de L'Ain dans son historique de la famille Thélusson[8], notre modèle, entama un Grand Tour européen (Bâle, Cologne, Noortwyk), débarquant à Londres en 1706, chez son oncle Isaac Guiguer pour gagner ensuite Exeter où il apprit facilement l'anglais. 

 

Arrivé à Paris le 10 décembre 1707, il intégra la banque Tourton-Guigair dont il fut un commis assidu, profitant de la brouillerie de ses associés pour obtenir à sa majorité, en 1715, « toutes leurs affaires sous le nom de Thelusson et Cie, à condition que j'aurais seul la signature » et que le siège de la société demeurerait dans la demeure de Tourton, rue Saint Martin. Thelusson arrivait dans la capitale au moment où tous les investisseurs, échaudés par la banqueroute de Law, « avaient tiré la conclusion qu'il valait mieux laisser de côté les affaires du roi et prêter à des négociants contre bons gages, en travaillant avec ses propres capitaux. Quand le Régent lui [Thélusson] demandait conseil, il préchait la prudence, soutenant que le papier monnaie devait avoir sa contrepartie en or ou en argent dans les caisses du Trésor Royal. » (Girod de l'Ain, p. 45-46).

Nicolas de Largillierre, portrait de Madame Thélusson, 1725. Brodsworth Hall, The English Heritage (Brodsworth Hall). Inv. 90006927 © The English Heritage

Nicolas de Largillierre, portrait de Madame Thélusson, 1725. Brodsworth Hall, The English Heritage (Brodsworth Hall). Inv. 90006927 © The English Heritage

 

Thélusson notait lui-même qu'en 1720, alors que « tout alla en décadence », le Régent « eut recours à ceux qui avaient de leur mieux résisté au torrent. J'en étais. Il nomma M. [Félix] Le Pelletier de La Houssaye, contrôleur général des finances. Il eut la bonté de m'indiquer à lui comme une personne digne de confiance et en effet, M. de La Houssaye me l'accorda jusqu'à sa mort. »

 

 

L'année où il commande son portrait à Rigaud, notre modèle était retourné en Hollande pour épouser à Leyde, le 27 septembre 1722, Sarah Le Boullenger (1700-1770), fille d'Abraham Le Boullanger et d'Anne Van der Hulst. Son épouse sera, quant à elle, peinte par Nicolas de Largillierre en 1725. Juste avant son mariage, alors qu'il habitait rue Saint Martin, Thélusson avait dénoncé son association d'avec son oncle Tourton qui retira donc sa part de 800 000 livres de la société. Thélusson s'associa alors avec l'un des neveux de Tourton, reprenant l'affaire à son compte sous le nom de Tourton et Cie. Dès son mariage, il quitta l'hôtel de son oncle pour louer à Nicolas Mydorge l'un des plus beaux hôtels particuliers du Marais, l'hôtel Boulignieux, 28 rue Michel-le-Comte, bâtiment qui deviendra plus tard l'hôtel d'Hallwyl par le mariage du colonel suisse François-Joseph d'Hallwyl avec Marie-Thérèse Mydorge (Madame de Stäel y naquit).

 

L'année 1723 fut une année critique pour Thélusson par la mort successive de ses principaux protecteurs : le Régent, La Houssaye, le président de Mesmes, le président Amelot et le cardinal Dubois. Englué dans un retentissant procès de partage suite au décès de Jean-Claude Tourton en 1724, Thélusson laissa son activité de banque avant l'issue du procès qui s'en suivit afin l'intégrer le conseil des Deux-Cents à Genève (l'équivalent du Grand Conseil français). Lors d'un séjour genevois en 1728, il acquit également de la liquidation du « mississipien » Jean-Robert Tronchin un bel hôtel dans la ville haute qui lui servira de refuge. Thélusson proposa aux héritiers Tronchin de Provence une association dans son affaire qui devint la société parisienne François Tronchin et Cie au capital de 140 000 livres tournois, sise rue Michel-le-Comte. Cette association ne tint pas ses promesses et Thélusson pensa sérieusement à se retirer à Genève comme diplomate. Chargé en 1730 des affaires de la République à Paris, élu au Conseil des LX en 1733, il conduisit l'année suivante une députation des Conseils venus remercier Louis XV, ayant de ce fait droit au carrosse du roi mais aussi au « repas en soucoupes en pied, eux de Versailles et de Marly, tant ordinaires qu'extraordinaires, gondoles et roulettes » (Girod de l'Ain, 1977, op. cit., p. 52). Le 17 septembre 1738 il reçut même en cadeau du roi une tabatière en or et écaille avec son portrait par Lemaire, estimée à 1500 livres...

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Suisse, collection privée (détail) © photo d.r. Stéphan Perreau

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait d'Isaac Thélusson, v. 1722. Suisse, collection privée (détail) © photo d.r. Stéphan Perreau

 

En 1722 Thélusson avait donc payé à Rigaud l'équivalent d'une effigie à mi-corps dont les copies partielles, sans le fond, montrent une composition mixant plusieurs modèles antérieurs. La position de la main sous le manteau et l'autre probablement destinée à être posée sur un fauteuil, renvoie à des prototypes des années 1710. Caractéristiques des années 1720-1730, la perruque courte aux boucles plates répond aux couleurs fanées presque électriques dans la doublure du manteau de velours.

 

Après examen de clichés très haute définition de la version déposée au château de Prangins et celle de l'ancienne collection Tronchin, il appert que la première présente un fini plus abouti que la seconde. Dans les deux cas, elles dérivent d'une plus grande composition dont on ne voit pas le fond comme le spécifiait l'une des deux copies faites par Lapenaye : « l’habillement de M[onsieu]r de Téluson or le fond ». La version Tronchin ne nous semble pas devoir correspondre au second travail de l'aide d'atelier car elle présente des dimensions sensiblement identiques à la version de Prangins. La Penaye ayant été payé 10 livres de moins pour le second buste produit, on peut penser que son cadrage était plus serré. Par sa facture plus sommaire, la version Tronchin pourrait être une réplique de l'exemplaire Prangins, faite en Suisse par un artiste local sans qu'aucun élément ne permette d'être catégorique.

 

C'est en 1934 que le grand-père de l'actuel propriétaire de la seconde version du portrait acheta à Robert Tronchin la propriété de Bessinge, avec une grande partie des collections de la famille Tronchin. Le tableau est répertorié dans l'ouvrage de Gabriel Girod de l'Ain publié en 1977, l'auteur déclarant que « Hyacinthe Rigaut, [...] aurait effectué en 1722 pour 1500 livres un portrait aux trois quarts [sic] de M. de Thelussion, banquier, dont on ne sait ce qu'il est devenu. » Il est vrai que Bessinge était sorti de la famille Tronchin depuis plusieurs dizaines d'années et que la collection qu'il contenait avait été répartie depuis 1970 entre les différents héritiers de l'aïeul de l'actuel propriétaire, désormais dépositaire du portrait de Thélusson mais aussi d'une version du portrait de Louis XIV peint par Rigaud en 1694Nous remercions vivement Marie-Hélène Pellet, conservatrice du musée national Suisse, Dominik Sievi, du service de documentation du Schweizerisches Nationalmuseum, ainsi que le propriétaire actuel du tableau déposé au château de Prangins, de nous avoir exceptionnellement permis de reproduire leurs exemplaires.

 

 

 


[1]  Paul de Vallière, Treue und Ehre, Geschichte der Schweizer in Fremden Diensten, Les éditions d’art suisse ancien, Lausanne, 1940.

[2] Le second était une version en buste du premier portrait de Louis XIV peint en 1694 par Rigaud et qui vient d’être vendue à Genève en mars dernier : Huile sur toile d'après Rigaud. H. 91 ; L. 73 cm. Ancienne collection Tronchin, château de Bessinge, Genève (mentionné dans l'inventaire de la succession d'Armand Tronchin, 15 juillet 1865, en tant qu’œuvre de Mignard) ; collection Xavier Givaudan en 1938, Bessinge, Genève, puis leurs héritiers ; Vente Genève, Piguet svv, 14 mars 2017, lot. 792. Illustré dans Jules Grosnier, Bessinge, 1908, p. 39. Cette version rejoint la version de Copenhague montrant le bras gauche le long du corps plutôt que plié pour prendre appui sur la hanche. (voir http://www.hyacinthe-rigaud.com/catalogue-raisonne-hyacinthe-rigaud/portraits/475-louis-xiv).

[3]  Huile sur toile d'après Rigaud (entourage ?). H. 81 ; L. 64,5. Ancienne collection Robert Tronchin au château de Bessinge ; collection privée en 1970 ; par héritage au collectionneur actuel.

[4]  Il reçoit 60 livres pour avoir fait « l’habillement de M[onsieu]r de Téluson or le fond » sur une copie de la même année. Voir http://www.hyacinthe-rigaud.com/catalogue-raisonne-hyacinthe-rigaud/portraits/894-thelusson-isaac.

 

[5]  Gabriel Girod de L’Ain, « Les Thellusson et les artistes », Genava, 1956, p. 123-126.

[6]  Perreau, 2013, cat. *P.1306, p. 266 ; James Sarazin, 2016, II, cat. *P.1386, p. 472-473.

[7]  Huile sur toile d’après Rigaud [buste ; La Penaye ?]. H. 82 ; L. 65,5. Genève, ancienne collection Horngacher ; collection privée ; dépôt au château de Prangins en 2014. Inv. DAA-256.

[8] Gabriel Girod de l'Ain, Les Thellusson. Histoire d'une famille du XIVème siècle à nos jours, 1977.

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