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10 Mar

Hyacinthe Rigaud : chroniques des ventes 2015 (seconde partie)

Publié par Stéphan Perreau

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait dit de l'évêque de Saint Papoul. Coll. priv. © d.r.

Atelier d'Hyacinthe Rigaud, portrait dit de l'évêque de Saint Papoul. Coll. priv. © d.r.

Le début de l’été 2015 fut propice à la réapparition d’une bien jolie curiosité, jusqu’ici conservée en mains privée : un riccordo présumé du portrait de l’évêque de Saint Papoul, peint par Rigaud en 1695. Proposée par la maison Rémy Le Fur le 15 juin 2015 (lot 27), cette petite huile sur toile marouflée sur panneau sortait des collections de « Minnie » de Bauveau-Craon en son château d’Haroué en Lorraine et n’avait donc été vue que par un public restreint[1].

Hyacinthe Rigaud, portrait de Barthélémy de Gramont de Lanta, évêque de Saint Papoul, 1695. Coll. priv. © d.r.

Hyacinthe Rigaud, portrait de Barthélémy de Gramont de Lanta, évêque de Saint Papoul, 1695. Coll. priv. © d.r.

L’œuvre s’inspirait nettement de la composition originale, peinte sur une grande toile de 4 francs contre l’importante somme de 400 Livres et qui était réapparue en collection privée aux États Unis en 2004[2]. Issu d’une vieille famille de magistrats toulousains, François de Barthélémy de Gramont de Lanta (1677-1716), avait été nommé à l’évêché de Saint-Papoul, en remplacement de Joseph de Montpezat, le 14 septembre 1675. Rigaud, qui signait ici l’un de ses premiers grands portraits de prélats[3], suivit la tradition en présentant son modèle, assis dans un large fauteuil, tenant une lettre où on peut lire : « à Monseigneur / Monseigneur de St / Papoul / à St Papoul ».

Le riccordo d’Haroué présente plusieurs variantes par rapport à l’original ce qui plaide pour un travail d’atelier, fait à la demande d’un commanditaire anonyme[4]. L’anneau, originellement porté par le prélat à l’annulaire droit, est désormais mis à l’auriculaire droit et la lettre, tenue de la main gauche, est vierge. Le copiste semble avoir néanmoins reproduit de manière très précise les moindres inflexions des drapés, suivant les courbes avec la plus grande attention tout en supprimant le réseau des dentelles et, surtout, donnant à l’évêque un visage plus replet que dans l’original.

L’iconographie de Monseigneur de Saint Papoul étant longtemps restée inconnue, le riccordo fut traditionnellement identifié comme portrait de l’archevêque de Narbonne Beauvau du Rivau, prélat le plus important de la famille et le plus évident[5]. Le tableau fut néanmoins adjugé 22 499 €.

 
Autoportrait d'Hyacinthe Rigaud dit « au manteau bleu », 1696. Perpignan, collection privée © Christie's images LTD

Autoportrait d'Hyacinthe Rigaud dit « au manteau bleu », 1696. Perpignan, collection privée © Christie's images LTD

Mais c’est le 28 septembre 2015, chez Christie’s, que le public s’était donné rendez vous pour l’une des journées voyant la dispersion des œuvres d’arts amassées par le producteur Jean-Louis Remilleux. Meublant à l’origine le château de Groussay, près de Paris, cette collection avait rejoint le château bourguignon de Digoine, acquit en 2012. Sous le lot. 54, on pouvait ainsi retrouver l’extraordinaire autoportrait d’Hyacinthe Rigaud, dit « au manteau bleu », acheté par l’amateur chez la même maison Christie’s en 2001 pour plus de 50 000 euros. Datée de 1696 et dédiée « à son amy Ranc »[6], cette image unique d’un peintre à l’aube de la quarantaine a très tôt fasciné.

Signature et dédicace au dos de l'Autoportrait dit « au manteau bleu » avant rentoilage. © Christie's LTD

Signature et dédicace au dos de l'Autoportrait dit « au manteau bleu » avant rentoilage. © Christie's LTD

Subtile et hypnotique, l’œuvre n’utilisa en effet aucun accessoire qui pourrait distraire le spectateur, excepté une colonne tronquée, à droite, tapie dans l’ombre. Nulle palette ni rouleau de papier évoquant un visage familier qu’on y aurait dessiné, comme on le voit dans le décorum de l’autoportrait dit « au manteau rouge » (1692)[7], véritable plaidoyer envers la peinture flamande et les principes de Van Mander.

Pas de toile sur un chevalet non plus, en arrière plan, comme dans le magnifique portrait de Gaspard Rigaud peint « par son frère ayné » (1691)[8] ou dans l’Autoportrait de Rigaud dit « au turban » (1698). Pas encore de carton à dessin comme dans l’Autoportrait « au porte mine » (1711)…

Ici, le Catalan mettait davantage de cœur, moins de distance puisqu’il destinait visiblement son œuvre au peintre Jean Ranc (1674-1735), lequel venait d’intégrer son atelier et allait épouser sa nièce, fille de Gaspard. Rigaud se dévoile donc en buste, de face, dans un ovale feint, coiffé d’une ample perruque noire et vêtu d’un large drapé bleu roi.

Autoportrait de Rigaud dit « au manteau rouge ». Karslruhe, Kunsthalle © d.r.

Autoportrait de Rigaud dit « au manteau rouge ». Karslruhe, Kunsthalle © d.r.

Laissé « dans son jus » depuis son acquisition, et malgré des couches d'un vernis un peu épais sur le manteau, la couche picturale était restée parfaitement fraîche, donnant toute la dimension au fondu et à la rondeur des carnations, si propres à l’artiste. Annoncé entre 50000 et 80000, le portrait dépassa rapidement son estimation haute en atteignant le record de 107100 euros et en rejoignant ainsi une collection du Sud de la France où nous avons pu le revoir très récemment.

Hyacinthe Rigaud et Claude Bailleul, portrait présumé de Drouard de Bousset, 1707. Coll. Priv. © Christie's images LTD

Hyacinthe Rigaud et Claude Bailleul, portrait présumé de Drouard de Bousset, 1707. Coll. Priv. © Christie's images LTD

Le lendemain, sous le lot 413, était également mis en vente l’autre Rigaud de Digoine, un portrait d’homme plus tardif, pris en buste tourné vers la gauche de la composition et tenant dans une main quatre feuillets d’une partition de musique roulée. Anciennement attribué à Largillière et acquis sous ce vocable d’une vente parisienne en 2000[9], le portrait devait indéniablement être rendu au Catalan et daté des années 1705-1710 par le style de la perruque.  La vêture évoquait ainsi un autre portrait, conservé au musée du Louvre, et que nous avions eu la chance de pouvoir examiner dans les réserves en 2012[10].

 
Hyacinthe Rigaud et Claude Bailleul, portrait d'homme. Paris, musée du Louvre, v.1707 © S. Perreau

Hyacinthe Rigaud et Claude Bailleul, portrait d'homme. Paris, musée du Louvre, v.1707 © S. Perreau

On y retrouve, à l’identique, la même veste ouverte, la même chemise blanche au col déboutonné et le même nœud dans la perruque, au plis près. Il devenait ainsi très tentant de voir ici l’effigie perdue du compositeur Jean-Baptiste Drouard du Bousset (1662-1725), peint par Rigaud en 1707 contre la somme de 300 livres, suivant le principe de l’« habillement répété » d’un modèle antérieur, et avec la participation de Claude Bailleul pour l’habillement[11]. La posture, simple mais enlevée correspondait idéalement à ces bustes variés « avec une main », très à la mode à cette époque, à l’instar des portraits d’André-Pierre Hébert (1702), Jean-Baptiste de Magnanis et Pierre de Monthiers (1709), ou de Louis de Waubert et du Comte d’Aubarède (1710) pour ne citer qu’eux. Le portrait de Drouard fut d’ailleurs copié au dessin par un artiste anonyme, peut-être en vue d’une duplication

Anonyme d'après Rigaud, portrait présumé de Drouard de Bousset. Coll. priv. © d.r.

Anonyme d'après Rigaud, portrait présumé de Drouard de Bousset. Coll. priv. © d.r.

S’il n’est pas avéré que le pastelliste Alexis Loir (1712-1785) se soit inspiré de l’œuvre de Rigaud pour son portrait du musicien Jean-Marie Leclair, la composition du Catalan partage avec lui un indéniable charme. Estimée 15000 à 20000 euros, elle partait sans surprise à 26250 euros[12].

 

Le ton était donc donné pour les Rigaud de l’automne...

Alexis Loir, portrait du compositeur Jean-Marie Leclair, v.1741. coll. privée

Alexis Loir, portrait du compositeur Jean-Marie Leclair, v.1741. coll. privée

[1] 48 x 35 cm.

[2] Perreau, 2004, p. 214-215 ; Baillio, 2005-2006, n° 37, p. 140-142 ; Perreau, 2013, cat. P.427, p. 116.

[3] De l’avis de Hulst, c’est l’effigie de Hyacinthe Serroni, peinte en 1685 qui fut « le premier portrait de cette grandeur qu’ait fait M. Rigaud, âgé alors de vingt ans seulement, à ce qu’il m’a dit lui-même. »

[4] Par manque de comparaison stylistique, il reste bien complexe de donner un nom à cet aide d'atelier ainsi qu'au commanditaire.

[5] Un cartouche apocryphe fut apposé en ce sens en bas de la bordure. L’archevêque fut également peint par Rigaud en 1713 (Roman, 1919, p. 177 ; Perreau, 2013, cat. *P.1236, p. 246-247.

[6] Signature visible avant rentoilage.

[7] Voir la gravure d’Édelinck et l’exemplaire peint à la Kunsthalle de Karlsruhe. Cf Perreau, 2013, cat. P.307, p. 100-101.

[8] Suisse, collection privée. Exposé au Salon de 1704, le tableau était resté jusqu’ici inédit. Nous reviendrons très prochainement sur cette émouvante redécouverte.

[9] Vente Paris, Palais des Congrès, Poulain-Le Fur, 22 juin 2000, lot 14.

[10] 80 x 63 cm. Paris, musée du Louvre. Inv. 2003-13. Cf. Perreau, 2013, cat. P.1121, p. 227.

[11] Perreau, 2013, cat. *PC.984 et P.985, p. 206-207.

[12] Dans la même vente on notait également sous le lot 367 un ensemble de quatre grandes « écoles françaises vers 1770 » figurant respectivement (d'après Rigaud) un Louis XIV en costume de sacre et un grand Dauphin extrapolé en pied, (d'après Jean-Baptiste Van Loo) un Louis XV en pied et (d'après Charles-Joseph Natoire), un Louis XV également en pied. Ils dépassèrent les espérances des 70000 à 100 000 euros en atteignant à 337500 euros. Leur provenance aida sans doute à atteindre ce score. Anciennement dans la collection du marquis de Marigny au château de Ménars (1775), l'ensemble passa en 1781 dans celle de Gabriel puis Auguste Poisson de Malvoisin sans quitter le château. Saisis à la révolution de 1792, les quatre tableaux furent déposés à l'évêché de Blois dans l'attente de la création d'un futur Museum. Ils furent finalement rendus après la Révolution et avant 1804 à Jeanne-Charlotte Poisson de Malvoisin, épouse Barrin de la Gallissonière et se fixèrent au château de Pescheseul. Les descendants vendirent finalement le lot à Paris le 12 décembre 2012 (vente Tajan, lot. 31).

 

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Stéphan Perreau 12/03/2016 19:05

Cher Monsieur. Un grand merci pour vos encouragements et ravi de savoir que ces petites chroniques aient pu vous plaire. C'est très agréable de savoir que ce « bonhomme Rigaud » a de multiples admirateurs. Ravi également de pouvoir contribuer humblement à la connaissance de son art.
Stéphan Perreau

François LE VERT 11/03/2016 18:49

Merci et bravo pour votre remarquable blog. Les présentations que vous faites sont toujours d'une grande précision. L'appareil critique est irréprochable. Le style est idéal et je dois dire que j'attends toujours vos publications avec gourmandise et impatience. La lecture de vos textes est non seulement d'un grand intérêt, mais aussi l'occasion d'un réel plaisir.

François Le Vert

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